L'intelligence artificielle, la culture et la souveraineté : le patrimoine vivant, nouvel enjeu numérique

Pour une initiative parlementaire marocaine sur l’IA, la culture, le patrimoine et la souveraineté numérique


Par Dr Az-Eddine Bennani.

Le 1er juillet 2026, la commission des affaires culturelles et de l'éducation de l'Assemblée nationale française a publié un rapport d'information intitulé « Création, diffusion et acquisition des connaissances : comment l'intelligence artificielle transforme notre éducation et notre culture ».

Fruit de plusieurs mois d'auditions, ce rapport analyse les effets de l'intelligence artificielle sur la création artistique, les industries culturelles, le patrimoine, les médias, l'édition, le droit d'auteur, l'enseignement et la recherche.

Son ambition est de proposer des orientations permettant à la France de tirer parti de l'IA tout en protégeant la création humaine et en renforçant sa souveraineté culturelle.



Ce document mérite d'être lu bien au-delà des frontières françaises.

Il pose une question qui concerne désormais tous les pays : quelle place la culture doit-elle occuper dans un monde où les logiciels d'intelligence artificielle deviennent des acteurs majeurs de la production, de la diffusion et de l'acquisition des connaissances ?

Depuis de nombreuses années, je défends une idée simple : l'intelligence artificielle est de l'informatique.

Les logiciels d'IA constituent une nouvelle génération de logiciels rendue possible par les progrès des mathématiques, des statistiques, de la puissance de calcul et de la disponibilité des données.

Ce qui change aujourd'hui n'est pas leur nature informatique, mais leur capacité à produire, transformer, diffuser et exploiter des connaissances à une échelle inédite.

C'est pourquoi la question culturelle devient aujourd'hui une question de souveraineté numérique.

Le rapport parlementaire souligne, à juste titre, l'importance de protéger les auteurs, les artistes, les œuvres, les médias, les établissements culturels et les industries créatives.

Il rappelle également que la souveraineté culturelle ne pourra être assurée sans une véritable capacité technologique et industrielle. J'aimerais cependant prolonger cette réflexion.

Lorsque l'on parle de culture à l'ère de l'intelligence artificielle, on pense spontanément aux bibliothèques, aux archives, aux musées, aux livres, aux films, à la musique, au théâtre ou aux œuvres d'art. Mais la culture est bien davantage.

Au Maroc, elle est présente dans les médinas, les ksour, les kasbahs, les villages, les montagnes, les oasis et les villes modernes.

Elle s'exprime à travers les langues arabe, amazighe et hassanie, les traditions orales, les musiques, le cinéma, la littérature, la poésie, le design, l'architecture, la gastronomie, le caftan, le zellige, les métiers d'art, ainsi que dans les savoir-faire agricoles, les techniques de construction, les pratiques culinaires et les traditions vivantes.

Cette diversité constitue une immense richesse, mais aussi une formidable base de connaissances.

Or les logiciels d'intelligence artificielle apprennent principalement à partir de contenus numériques. Ce qui n'est ni documenté, ni structuré, ni numérisé risque progressivement de devenir absent des futurs systèmes d'IA.

La souveraineté numérique ne peut donc plus être réduite aux centres de données, aux infrastructures cloud, aux semi-conducteurs ou aux modèles de langage. Elle dépend également de la capacité d'une nation à préserver, organiser et transmettre ses connaissances : connaissances scientifiques, mais aussi connaissances culturelles, langues, patrimoines matériels et immatériels, savoir-faire et traditions vivantes.

Dans cette réflexion, les Snahia et les Maâlam occupent naturellement une place importante, non parce qu'ils résument à eux seuls la culture marocaine, mais parce qu'ils illustrent parfaitement cette connaissance qui se transmet davantage par le geste, l'observation et l'expérience que par l'écrit.

Le rapport de l'Assemblée nationale française ouvre ainsi une réflexion qui dépasse largement le cadre français. Il rappelle que la culture n'est plus seulement un patrimoine à protéger ; elle devient également une ressource stratégique pour les logiciels d'intelligence artificielle et, par conséquent, un enjeu de souveraineté numérique.

Le Maroc gagnerait à engager une réflexion similaire. Après les élections législatives prévues à la fin du mois de septembre, je forme le vœu que la Commission de l'enseignement, de la culture et de la communication de la Chambre des représentants se saisisse, à son tour, de cette question.

Une mission d'information ou un rapport parlementaire consacré aux relations entre l'intelligence artificielle, la culture, les industries culturelles, le patrimoine matériel et immatériel, les langues nationales et les savoir-faire traditionnels permettrait d'ouvrir un débat national utile.

Ce travail pourrait réunir les acteurs de la culture, les universités, les chercheurs, les professionnels du numérique, les institutions patrimoniales, les créateurs, les artistes, les représentants des métiers d'art, les entreprises et les pouvoirs publics.

L'enjeu ne serait pas uniquement de mesurer les effets de l'intelligence artificielle sur la culture marocaine, mais aussi de définir comment notre patrimoine culturel peut contribuer à construire une stratégie marocaine de souveraineté numérique.

Car l'avenir de l'intelligence artificielle dépendra moins des logiciels eux-mêmes — qui restent des logiciels informatiques — que de la richesse, de la diversité et de la qualité des connaissances humaines que chaque nation aura su préserver, structurer et transmettre aux générations futures.


Vendredi 31 Juillet 2026

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