La Chine propose le libre-échange. Le Maroc réfléchit. Et il a raison de ne pas applaudir trop vite.

Ce n'est pas un rumeur, Ryad Mezzour, ministre de l’Industrie et du Commerce du Maroc l'a bien confirmé


Rédigé par le Lundi 15 Juin 2026



Maroc-Chine : le libre-échange ou l’art de négocier avec un géant

Car un accord de libre-échange avec Pékin n’est pas un simple dossier douanier. C’est une décision stratégique. Presque un choix de modèle. D’un côté, le plus grand atelier industriel du monde. De l’autre, un Maroc qui a patiemment construit, en vingt ans, une base manufacturière sérieuse dans l’automobile, l’aéronautique, les câbles, les phosphates transformés, et demain les batteries.

La tentation est grande. Accéder plus facilement au marché chinois, diversifier les débouchés, réduire la dépendance excessive à l’Europe, attirer davantage d’investissements asiatiques. Sur le papier, tout semble séduisant. Mais dans le commerce international, le papier est souvent plus généreux que la réalité.

La vraie question n’est donc pas : faut-il discuter avec la Chine ? Évidemment que oui. La vraie question est : à quelles conditions ?

Le Maroc ne part pas de rien. Il dispose déjà d’accords solides avec l’Union européenne, les États-Unis, la Turquie, plusieurs pays arabes et africains. Cette toile commerciale est un atout majeur. Elle fait du Royaume une plateforme industrielle entre l’Europe, l’Afrique et l’Atlantique. C’est précisément ce qui intéresse Pékin. La Chine ne regarde pas seulement le marché marocain. Elle regarde le Maroc comme point d’ancrage industriel, logistique et commercial.

C’est là que le dossier devient sensible.

Si l’accord permet d’installer au Maroc des unités industrielles à forte valeur ajoutée, avec emploi local, transfert technologique, intégration des fournisseurs marocains et montée en compétence, alors il peut être utile. Si, en revanche, il transforme le Royaume en simple porte d’entrée pour produits chinois rebadgés, alors le danger est réel.

Le Maroc a déjà connu les effets ambigus de certains accords de libre-échange. Ils ouvrent des marchés, certes, mais ils peuvent aussi fragiliser les PME, creuser le déficit commercial et exposer des secteurs entiers à une concurrence impossible. Face à la Chine, cette prudence doit être encore plus forte. Pékin produit vite, massivement, à bas coût, avec des chaînes industrielles extrêmement intégrées. Une PME marocaine du textile, de la plasturgie ou de l’électroménager ne boxe pas spontanément dans la même catégorie.

Il ne faut donc pas confondre ouverture et naïveté.

Le Maroc doit négocier en État stratège. Cela signifie des règles d’origine strictes, pour éviter le simple transit commercial. Des clauses de sauvegarde, pour protéger les filières vulnérables. Des exigences de contenu local, pour que les investissements créent réellement de la valeur au Maroc. Des engagements sur la formation, la recherche, la sous-traitance nationale. Et surtout une réciprocité effective : l’accès au marché chinois ne doit pas rester une promesse théorique.

Car vendre en Chine n’est pas seulement une affaire de droits de douane. C’est une affaire de normes, de réseaux, de culture commerciale, de distribution, de barrières administratives et parfois de préférence nationale. Beaucoup de pays ont ouvert leurs marchés à la Chine sans jamais réussir à exporter significativement vers elle. Le Maroc doit éviter ce piège classique : importer beaucoup, exporter peu, puis appeler cela un partenariat.

Mais il serait tout aussi faux de céder à la peur automatique. La Chine est aujourd’hui incontournable dans les batteries, les véhicules électriques, les équipements industriels, les énergies renouvelables, les technologies de production. Le Maroc a besoin de cette connexion, non pas pour devenir dépendant, mais pour accélérer son repositionnement industriel.

La bonne approche serait donc graduelle. Pas de grand saut idéologique. Pas d’accord global signé dans l’enthousiasme diplomatique. Plutôt une négociation sectorielle, prudente, mesurée, avec études d’impact publiques et concertation réelle avec les industriels, les exportateurs, les syndicats, les régions et les institutions économiques.

L’Europe observera aussi ce dossier de très près. Si elle soupçonne que le Maroc devient une plateforme de contournement des tensions commerciales entre Bruxelles, Washington et Pékin, elle réagira. Or le marché européen reste vital pour les exportations marocaines. Le Maroc doit donc réussir un numéro d’équilibriste : attirer la Chine sans inquiéter l’Europe, diversifier sans se couper de ses partenaires traditionnels, ouvrir sans se diluer.

C’est tout l’enjeu.

Un accord Maroc-Chine peut être une chance historique s’il sert l’industrialisation nationale. Il peut devenir une erreur lourde s’il se contente d’élargir le déficit commercial. Dans cette affaire, le libre-échange ne doit pas être une religion. Il doit être un outil.

Et un outil, cela se manie avec méthode.

Le Maroc ne doit ni fermer la porte, ni l’ouvrir en grand. Il doit poser ses conditions. Froidement. Souverainement. Avec une idée simple : tout accord qui ne renforce pas l’industrie marocaine, l’emploi marocain et la capacité exportatrice du pays n’est pas un accord de développement. C’est seulement une belle signature au bas d’un mauvais calcul.




Lundi 15 Juin 2026
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