La Faim justifie les Moyens…


Je les vois tous mentir aux électeurs, leur raconter des bobards, leur promettre monts et merveilles. Ils parlent de leurs promesses avec la conviction d’un Faquih ou d’un prêtre promettant le paradis à ses ouailles. Normal, le politicien est un menteur qui se bonifie avec le temps. Mais les électeurs ne sont pas dupes. Ils ont été ramenés sous ces chapiteaux d’un jour, par des rabatteurs du fin fond de leur bled, pour écouter des gens qu’ils ne voient chez eux que tous les cinq ans, quand les élections approchent. Ils savent que leur misère ne changera pas de sitôt et ils se résignent, en espérant qu’un des leurs finira par quitter le pays vers un ailleurs meilleur et leur enverra quelques sous par voie postale afin qu’ils survivent à un monde sans pitié.



Rachid Boufous

Pourtant ils sont là. On va leur donner à manger, des tagines de poulet ou de viande, eux qui rêvent de plus en plus de pouvoir en acheter ne serait-ce qu’épisodiquement et après le dessert on leur glissera un billet bleu ou deux pour que dans un mois ils votent, non pour le traiteur, mais pour celui qui leur assène un discours assommant, dont ils ne comprennent rien, vu qu’ils sont analphabètes…

Les organisateurs leur rappelleront le signe pour lequel ils doivent impérativement voter : une colombe, un tracteur, une balance, une lampe, un épi de blé, une rose ou un livre ouvert…

En attendant, ces bougres d’électeurs présomptifs qu’ils sont, écoutent religieusement le mec ou la nana qui, de l’estrade, assènent des bobards grands comme le Toubkal ou l’Ayyachi. De temps en temps et au signal du chauffeur de salle, ils font la claque et leurs femmes entament les youyous de rigueur. Des pseudo journalistes facétieux les alpagueront à la sortie avec les questions rituelles : 

- Savez-vous pourquoi vous êtes venus ici ? Non…
- Connaissez-vous les gens gens pour qui vous allez votez et qui sont ici ? Non…
- Connaissez-vous ce parti ? Non…
- Qui vous a ramené ici ? Flan ben flan de notre douar…
- Qu’est-ce qu’ils vous ont dit ? Venez il ya une walima, vous allez manger à votre faim et boire de l’eau minérale en bouteille…

Alors les politiciens en profitent. Tous partis confondus. Des meetings improvisés un peu partout, avec des centaines de partisans d’un jour. Ils se succèdent aux tribunes. Ils parlent de tout sauf de ce qui s’est passé à Ceuta. 

Aucune condoléance aux familles ayant perdu les leurs, dont le seul crime est d’avoir voulu changer leur destin et ont perdu la vie lors de la traversée clandestine vers le mirage européen. 

Aucune réponse apportée à ce drame ni aucune justification ni analyse des causes ayant poussé des jeunes et moins jeunes à vouloir quitter si massivement leur pays…

Pourtant ces politiciens savent pertinemment qu’ils sont la cause de ce qui s’est passé. Mais aucun regret ni remise en cause ne sortent de leur bouches suffisantes…

Ils continuent à asséner qu’ils sont la solution et qu’ils ont des recettes miracles pour changer l’avenir des bougres en face et que ces derniers méritent mieux…

Celui qui s’en tire a bon compte est le traiteur, qui déploie son génie pour offrir aux politiciens ce qu’ils veulent montrer : un grand chapiteau, des centaines de tables, des couverts, des tagines bien cuits, des montagne de desserts et de l’eau minérale à foison. Et si les politiciens n’ont pas d’électeurs dans la région qu’ils visitent, le même traiteur se charge de fournir le bon public qu’il faut : des hommes et des femmes âgés, faméliques avec leurs turbans et leur djellabas pour coller à la nouvelle mode de cette campagne : le rural. Et surtout pas de jeunes, frondeurs et capables de semer la zizanie, à force d’êtres désespérés…
Eh oui, tous les discours actuels se focalisent sur la nécessité impérieuse de développer le monde rural. C’est même devenu indécent de parler des infrastructures, des autoroutes, des stades et des TGV. On n’ose même plus parler d’un hypothétique ajustement du nouveau modèle de développement. Ceuta est passée par là…

On change donc, dans l’urgence, de logorrhée et de discours prometteur. Place aux mirages attendus à Sidi Bettach, à Bouzmou, à Zehiliga et à Outarbatt…

On se réveille en 2026 en découvrant que le pays est réellement pauvre et que la cosmétique urbaine n’a pas réussi à cacher la Hazqa structurelle qui touche toutes les couches sociales et toutes les régions du pays…

Alors chaque politicien y va avec ses millions d’emplois à créer dans des zones où l’on attend juste un infirmier permanent, un pylône de téléphone mobile et une route carrossable. Rien de plus. Pas de bâtiments construits à coûts de millions et désespérément fermés, pas de villes des compétences qui forment des jeunes qui migreront tous. On veut juste le développement de petits métiers, de petits techniciens, d’une économie vivrière saine et pérenne. Les gens ne sont pas gourmands dans le rural. Ils savent qu’on ne leur donnera jamais leur quotepart du développement des zones littorales. Ils cherchent juste à continuer de vivre dans la dignité, chez eux... Ils ne veulent plus vivre dans la peur d’un gendarme ou d’un caïd. Ils veulent pouvoir construire leurs logements sans recourir à des procédures Kafkaïennes. Ils veulent rester vivre là où leurs ancêtres se sont installés il y a des siècles, avec un peu de confort moderne, si cela pouvait leur être garanti, dans un pays où le climatiseur et le confort urbain  font que les dirigeants ne voient pas les gens qui habitent à quelques kilomètres de chez eux …

Une fois les politiciens partis vers une autre région, emportant comme un trésor leurs bobards et leurs fausses certitudes, les mêmes bougres, rassasiés pour un jour, cherchent celui qui les a amenés ici pour qu’ils les ramène à leurs lointains douars, car il est hors de question qu’ils repartent par leurs propres moyens, déjà chétifs, malgré les billets bleus récoltés après ces agapes saisonnières. Cet argent servira pour le souk de la semaine prochaine et ils chercheront à en garder des miettes jusqu’à la rentrée scolaire. 

Ils garderont leur pauvreté en bandoulière jusqu’à la prochaine législature, quand ils pourront remanger un vrai tagine de viande et boire de l’eau minérale en bouteille. Car ils savent que la Hazqa dans laquelle ils vivent ne disparaîtra ni demain, ni dans une législature… 

 
Telle est la campagne électorale au Maroc en août 2026, quand la faim justifie les moyens… et aucun programme politique n’a été publié à ce jour…


Lundi 24 Aout 2026

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