La « Rachid Oil & co » casse les prix à la pompe !


Rédigé par le Mercredi 8 Mars 2023



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Ma tasse de café servie à peine me suis-je installé, avec les salutations d’usage, accompagnés d’un large sourire, édenté, en prime ?! Quand Rachid, le serveur, se montre aussi avenant et courtois, c’est que lui trotte encore à l’esprit l’une de ces idées saugrenues dont il a le secret.
 
- Je vois que c’est la bonne humeur, mon cher Rachid, tu as fait un héritage ?
 
- Allah va peut être me libérer de ce misérable métier de serveur. Je vais me lancer dans le commerce du pétrole.
 
J’avoue avoir d’abord été interloqué, avant d’éclater de rire.
 
- Sacré farceur, tu as failli m’avoir.
 
- Pourquoi tu ris ? Je suis très sérieux !
 
- Tu te moques de moi vieux macaque ? tu as tiré trop fort sur ton « sebsi » ? 
 
- C’est toi qui es dépassé par les évènements, pauvre journaleux mal informé. Tu n’es pas au courant que les Russes vendent leur pétrole en pleine mer ? J’en ai parlé à mon cousin et mon beau frère, nous allons nous associer, acheter une « patéra » et nous lancer dans le commerce du pétrole en haute mer.

Attends un instant, il y a des clients qui viennent de s’attabler, je vais les servir et revenir t’expliquer mon « business plan ».
 
Je vois Rachid s’éloigner, ne sachant s’il fallait lui faire boire une tasse de café pour le dessaouler ou contacter sa famille pour un éventuel internement psychiatrique.
 
Rachid revient en se dandinant, le visage rayonnant comme s’il avait découvert un trésor. Il s’assied dans la chaise à côté, allume sa cigarette et s’adresse à moi comme un patron d’entreprise à un étudiant en première année de management.
 
- Je vais tout t’expliquer, scribouillard de la fin des temps. Les Occidentaux ont mis le pétrole russe sous sanction, tu dois savoir au moins cela. Pour contourner lesdites sanctions, les Russes vendent leur pétrole en haute mer moins cher de 70% que sur le marché.
Avec l’aide de mon cousin et mon beau-frère, je vais aller au Nord et acheter une « patéra » que je vais appeler « Poutine », puisque c’est grâce à lui que notre entreprise va prospérer et nous allons faire fortune.

Je vais prendre la mer, aller à la rencontre des pétroliers russes, au large de Gibraltar, transborder l’équivalent de quelques barils de pétrole et rentrer les revendre au pays.

Un pétrole coûtant 70% moins cher que sur le marché, tu t’imagines la belle opportunité ! Mais je ne suis pas vorace, je vais vendre au rabais par rapport au marché à mes chers compatriotes. La « Rachid Oil & co » sera une entreprise citoyenne.
 
J’écoute Rachid halluciner à haute voix et je me demande s’il n’est pas temps de payer ma consommation et de prendre mes jambes à mon cou. Je trouve, toutefois, plus amusant de me prêter au jeu.
 
- Et ou est-ce que tu vas le raffiner, ton pétrole ?
 
- Idiot, tu crois que je vais acheter du brut ? Quand je parle de pétrole, c’est juste pas abus de langage. Les Russes vendent tous les dérivés de leur pétrole. Moi, je vais seulement leur acheter du diesel. La plupart des marchands de légumes du marché ont déjà passé commande. Ils m’ont promis de me faire aussi de bons prix quand je vais faire mes courses.
 
- Ce dont tu parles s’appelle de la contrebande, le sais-tu ?
 
Outré, Rachid se tourne vers moi et me lance un regard glacial.
 
- Je suis un honnête homme, moi, monsieur. Pas de falsification de documents, pas de transferts illicites de devises, sur la base de factures surévaluées. Rien de tout cela, bien au contraire.
D’abord, je ne vais pas sortir plus de devises du pays que ce dont j’ai besoin pour effectuer mes transactions. Je compte même faire du troc à la saison des oranges, il paraît que les Russes en raffolent.

Ensuite, j’ai la ferme intention de vendre mon diesel beaucoup moins cher que sur le marché, ne serait-ce que pour me distinguer de la concurrence.

Entre parenthèse, je me refuse de participer à toute entente sur les prix du diesel sur le dos de mes concitoyens. Je souffre moi-même de la hausse des prix, je ne peux pas l’infliger aux autres. C’est immoral de tirer profit de la détresse des petites gens.
J’ai des principes, moi, monsieur, reflet de l’éducation que m’ont inculqué mes parents, qui ont vécu et sont morts dans la misère, qu’Allah ait leurs âmes en sa sainte miséricorde, et des quelques versets du Coran que j’ai appris au « Msid », dont je m’absentais le plus souvent pour aller jouer.
 
- Mais tu ne vas pas payer de taxes à l’Etat. Tu penses que c’est honnête de gruger le fisc ?
 
- C’est vrai que je ne vais pas payer de taxes portuaires, puisque j’embarque d’une plage et j’y débarque ma marchandise. Je participe au décongestionnement des ports, on devrait, donc, plutôt m’en remercier.

Quand à l’impôt sur les sociétés, j’ai bien le droit, en tant qu’auto-entrepreneur, qui ne demande même pas à profiter du programme d’aide publique, à trois années d’exonération fiscale.

Sans parler de la création d’emplois. Je vais recruter tous les chômeurs de mon quartier pour m’aider dans le transport des barils de diesel et dans la distribution. Il y a toute une logistique à mettre en place. Un diplômé en économie du quartier voisin, sous-payé comme agent de sécurité, va s’occuper de tenir les comptes, dans la plus grande transparence, bien sûr.

Tout le monde saura mes prix d’achat, ma marge bénéficiaire, raisonnable évidemment, et la part consacrée à la redistribution des richesses ainsi créées. J’ai déjà dressé une liste des veuves, orphelins et autres malades chroniques résidant dans mon quartier.

Je te le dis, la « Rachid Oil & co », consciente de sa responsabilité sociale, a un grand avenir. Qui sait, un jour, elle sera même cotée en bourse et tu vas rédiger un article dithyrambique pour chanter mes louanges de self-made man.
 
Je me lève doucement de table et je m’éclipse le plus discrètement possible, en me promettant de dénoncer le dealer de cannabis, auprès duquel Rachid s’approvisionne, à la police. Il doit sûrement « couper » son poison avec des barbituriques.
 
- Ou es-ce que tu vas comme ça ? Tu n’as pas payé ta tasse de café.
 
- Qu’est-ce que le prix d’une tasse de café pour le nouveau Rockefeller ?




Journaliste par passion, donner du relief à l'information est mon chemin de croix. En savoir plus sur cet auteur
Mercredi 8 Mars 2023
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