250 milliards pour garantir OpenAI : Nvidia est-il en train de devenir la banque de sa propre révolution ?
Le débat a pris une nouvelle dimension avec Nvidia. L’entreprise n’est plus seulement le fabricant des puces indispensables à l’essor de l’IA. Elle investit dans ses clients, sécurise des infrastructures qui utiliseront ses propres processeurs, participe à leur financement et pourrait désormais aller jusqu’à garantir des engagements financiers gigantesques.
Le Financial Times parle moins d’un authentique « financement circulaire » au sens comptable que d’une forme moderne de vendor financing : le fournisseur utilise sa puissance financière pour permettre à ses clients de continuer à acheter… ce qu’il leur vend. Les investissements non cotés de Nvidia atteignaient environ 42 milliards de dollars en avril 2026, dont des participations importantes dans plusieurs acteurs majeurs de l’IA.
La nuance est importante. Nous ne sommes pas nécessairement devant une fraude ou une construction artificielle. Mais nous assistons bien à une concentration inhabituelle des risques.
Nvidia devient fournisseur, investisseur… et parfois garant
Le cas le plus spectaculaire est celui du gigantesque projet d’infrastructure envisagé dans l’Ohio.
Nvidia discute d'une garantie pouvant atteindre 250 milliards de dollars pour faciliter le financement d'un projet de centre de données de 10 gigawatts développé par une filiale énergétique de SoftBank et destiné potentiellement à OpenAI. Le coût total de l'ensemble pourrait dépasser 500 milliards de dollars avec le matériel informatique. Mais il faut être extrêmement précis : le montage reste en discussion et n'est pas un accord définitivement signé. Reuters indiquait d'ailleurs ne pas avoir pu vérifier indépendamment tous les détails rapportés initialement par le Wall Street Journal.
C'est précisément cette échelle qui change la nature du problème.
Nvidia fabrique les GPU.
OpenAI a besoin de capacités informatiques toujours plus massives.
Les opérateurs de centres de données doivent lever des milliards pour construire les infrastructures.
Les banques veulent des garanties.
Et Nvidia possède justement le bilan permettant de rassurer les prêteurs.
Le fournisseur devient donc progressivement le banquier de son propre marché.
Cela fonctionne merveilleusement tant que la demande explose.
Mais que se passe-t-il si elle ralentit ?
Le risque n’est pas que l’IA disparaisse
C'est probablement ici que beaucoup d'analyses se trompent. La question n'est pas de savoir si l'intelligence artificielle est une bulle technologique comparable à une invention sans utilisateurs.
L'IA est déjà utilisée dans le logiciel, la recherche, l'industrie, la santé, la finance, le marketing, l'administration et la création de contenus.
Le risque concerne plutôt le prix auquel l'industrie a anticipé son adoption future.
Nvidia a réalisé un chiffre d'affaires annuel record de 215,9 milliards de dollars pour son exercice fiscal 2026, dont 193,7 milliards provenant des centres de données. Au seul quatrième trimestre, cette activité représentait 62,3 milliards de dollars. Nous sommes donc très loin d'une entreprise fragile vivant d'une promesse abstraite.
Mais cette puissance peut justement inciter l'écosystème à construire toujours plus vite.
Centres de données.
Centrales électriques.
Réseaux.
GPU.
Cloud.
Dette.
Le danger apparaît lorsque les infrastructures sont financées aujourd'hui sur la conviction que les revenus générés demain seront suffisamment gigantesques pour justifier des centaines de milliards d'investissements.
CoreWeave est un excellent thermomètre
Les tensions observées autour du financement de CoreWeave montrent que les investisseurs commencent à regarder les contrats d'IA avec davantage de prudence.
Fin juillet, l'entreprise a dû améliorer les conditions d'un financement de 2,6 milliards de dollars lié notamment à des contrats avec Anthropic : rendement plus élevé pour les prêteurs et mécanismes supplémentaires de sécurisation des remboursements.
Pourquoi ?
Parce que certaines infrastructures sont financées sur quinze ans alors que les contrats commerciaux qui garantissent leurs revenus peuvent durer seulement trois à cinq ans.
Voilà le vrai risque systémique.
Une infrastructure extrêmement coûteuse.
Une dette longue.
Un client concentré.
Et un marché technologique dont les coûts peuvent s'effondrer beaucoup plus rapidement que prévu.
Puis arrive la Chine
Et c'est ici que l'équation américaine devient encore plus intéressante.
L'offensive chinoise ne consiste pas seulement à construire un modèle capable de battre un modèle américain sur un benchmark.
Elle attaque potentiellement l'économie même de l'IA.
Les modèles ouverts ou à poids ouverts offrent aux entreprises et aux États davantage de possibilités de personnalisation, de contrôle des données et, dans certains usages, des coûts nettement inférieurs aux grandes solutions propriétaires. Reuters souligne que cette stratégie devient particulièrement attractive pour les gouvernements et entreprises recherchant davantage de souveraineté technologique.
La distillation accentue encore cette pression : des modèles beaucoup plus petits peuvent reproduire une partie des capacités de systèmes considérablement plus coûteux. Cette technique devient d'ailleurs un nouvel enjeu conflictuel entre entreprises américaines et chinoises.
Imaginez alors le problème financier.
Vous construisez aujourd'hui une infrastructure prévue pour fonctionner quinze ou vingt ans sur l'hypothèse que l'intelligence artificielle nécessitera toujours des quantités phénoménales de calcul.
Mais si, dans cinq ans, les modèles deviennent dix fois plus efficaces ?
Si les entreprises utilisent davantage de modèles spécialisés ?
Si l'inférence locale se développe ?
Si les puces concurrentes progressent ?
Si l'open source réduit radicalement les marges ?
Le centre de données restera.
La dette aussi.
Mais la valeur économique de chaque unité de calcul pourrait avoir changé.
Et le Maroc dans cette bataille
Pour le Maroc, cette histoire américaine contient une leçon stratégique.
Le Royaume accélère actuellement Digital Morocco 2030, sa feuille de route AI Made in Morocco, les Instituts Jazari et le développement du cloud, des centres de données et d'infrastructures numériques critiques. Un MoU a encore été signé fin juillet avec Vertiv précisément sur le cloud, l'IA et les infrastructures critiques.
Mais le Maroc n'a aucun intérêt à reproduire une course américaine au gigantisme.
Son avantage peut être ailleurs : modèles ouverts, IA frugale, solutions spécialisées, données marocaines, Darija, amazigh, français et arabe, applications industrielles et administratives directement utiles.
C'est d'ailleurs l'orientation défendue officiellement : développer des compétences, des infrastructures et une IA adaptée aux priorités nationales plutôt que simplement importer les technologies existantes.
Autrement dit : ne pas chercher à avoir le plus gros cerveau artificiel du monde, mais l'intelligence artificielle la plus utile à notre économie.
Et c'est peut-être finalement la leçon de cette folle course américaine.
L'IA gagnera. Mais tous ceux qui investissent dans l'IA ne gagneront pas nécessairement.
Car lorsqu'un fournisseur commence à financer ses clients, garantir leurs infrastructures et louer des centres remplis de ses propres machines, il faut commencer à regarder autre chose que les performances des modèles.
Il faut regarder les bilans.
Et se rappeler qu'en technologie comme en finance, une croissance spectaculaire ne supprime jamais le risque : elle peut simplement le rendre beaucoup plus gros.
Le Financial Times parle moins d’un authentique « financement circulaire » au sens comptable que d’une forme moderne de vendor financing : le fournisseur utilise sa puissance financière pour permettre à ses clients de continuer à acheter… ce qu’il leur vend. Les investissements non cotés de Nvidia atteignaient environ 42 milliards de dollars en avril 2026, dont des participations importantes dans plusieurs acteurs majeurs de l’IA.
La nuance est importante. Nous ne sommes pas nécessairement devant une fraude ou une construction artificielle. Mais nous assistons bien à une concentration inhabituelle des risques.
Nvidia devient fournisseur, investisseur… et parfois garant
Le cas le plus spectaculaire est celui du gigantesque projet d’infrastructure envisagé dans l’Ohio.
Nvidia discute d'une garantie pouvant atteindre 250 milliards de dollars pour faciliter le financement d'un projet de centre de données de 10 gigawatts développé par une filiale énergétique de SoftBank et destiné potentiellement à OpenAI. Le coût total de l'ensemble pourrait dépasser 500 milliards de dollars avec le matériel informatique. Mais il faut être extrêmement précis : le montage reste en discussion et n'est pas un accord définitivement signé. Reuters indiquait d'ailleurs ne pas avoir pu vérifier indépendamment tous les détails rapportés initialement par le Wall Street Journal.
C'est précisément cette échelle qui change la nature du problème.
Nvidia fabrique les GPU.
OpenAI a besoin de capacités informatiques toujours plus massives.
Les opérateurs de centres de données doivent lever des milliards pour construire les infrastructures.
Les banques veulent des garanties.
Et Nvidia possède justement le bilan permettant de rassurer les prêteurs.
Le fournisseur devient donc progressivement le banquier de son propre marché.
Cela fonctionne merveilleusement tant que la demande explose.
Mais que se passe-t-il si elle ralentit ?
Le risque n’est pas que l’IA disparaisse
C'est probablement ici que beaucoup d'analyses se trompent. La question n'est pas de savoir si l'intelligence artificielle est une bulle technologique comparable à une invention sans utilisateurs.
L'IA est déjà utilisée dans le logiciel, la recherche, l'industrie, la santé, la finance, le marketing, l'administration et la création de contenus.
Le risque concerne plutôt le prix auquel l'industrie a anticipé son adoption future.
Nvidia a réalisé un chiffre d'affaires annuel record de 215,9 milliards de dollars pour son exercice fiscal 2026, dont 193,7 milliards provenant des centres de données. Au seul quatrième trimestre, cette activité représentait 62,3 milliards de dollars. Nous sommes donc très loin d'une entreprise fragile vivant d'une promesse abstraite.
Mais cette puissance peut justement inciter l'écosystème à construire toujours plus vite.
Centres de données.
Centrales électriques.
Réseaux.
GPU.
Cloud.
Dette.
Le danger apparaît lorsque les infrastructures sont financées aujourd'hui sur la conviction que les revenus générés demain seront suffisamment gigantesques pour justifier des centaines de milliards d'investissements.
CoreWeave est un excellent thermomètre
Les tensions observées autour du financement de CoreWeave montrent que les investisseurs commencent à regarder les contrats d'IA avec davantage de prudence.
Fin juillet, l'entreprise a dû améliorer les conditions d'un financement de 2,6 milliards de dollars lié notamment à des contrats avec Anthropic : rendement plus élevé pour les prêteurs et mécanismes supplémentaires de sécurisation des remboursements.
Pourquoi ?
Parce que certaines infrastructures sont financées sur quinze ans alors que les contrats commerciaux qui garantissent leurs revenus peuvent durer seulement trois à cinq ans.
Voilà le vrai risque systémique.
Une infrastructure extrêmement coûteuse.
Une dette longue.
Un client concentré.
Et un marché technologique dont les coûts peuvent s'effondrer beaucoup plus rapidement que prévu.
Puis arrive la Chine
Et c'est ici que l'équation américaine devient encore plus intéressante.
L'offensive chinoise ne consiste pas seulement à construire un modèle capable de battre un modèle américain sur un benchmark.
Elle attaque potentiellement l'économie même de l'IA.
Les modèles ouverts ou à poids ouverts offrent aux entreprises et aux États davantage de possibilités de personnalisation, de contrôle des données et, dans certains usages, des coûts nettement inférieurs aux grandes solutions propriétaires. Reuters souligne que cette stratégie devient particulièrement attractive pour les gouvernements et entreprises recherchant davantage de souveraineté technologique.
La distillation accentue encore cette pression : des modèles beaucoup plus petits peuvent reproduire une partie des capacités de systèmes considérablement plus coûteux. Cette technique devient d'ailleurs un nouvel enjeu conflictuel entre entreprises américaines et chinoises.
Imaginez alors le problème financier.
Vous construisez aujourd'hui une infrastructure prévue pour fonctionner quinze ou vingt ans sur l'hypothèse que l'intelligence artificielle nécessitera toujours des quantités phénoménales de calcul.
Mais si, dans cinq ans, les modèles deviennent dix fois plus efficaces ?
Si les entreprises utilisent davantage de modèles spécialisés ?
Si l'inférence locale se développe ?
Si les puces concurrentes progressent ?
Si l'open source réduit radicalement les marges ?
Le centre de données restera.
La dette aussi.
Mais la valeur économique de chaque unité de calcul pourrait avoir changé.
Et le Maroc dans cette bataille
Pour le Maroc, cette histoire américaine contient une leçon stratégique.
Le Royaume accélère actuellement Digital Morocco 2030, sa feuille de route AI Made in Morocco, les Instituts Jazari et le développement du cloud, des centres de données et d'infrastructures numériques critiques. Un MoU a encore été signé fin juillet avec Vertiv précisément sur le cloud, l'IA et les infrastructures critiques.
Mais le Maroc n'a aucun intérêt à reproduire une course américaine au gigantisme.
Son avantage peut être ailleurs : modèles ouverts, IA frugale, solutions spécialisées, données marocaines, Darija, amazigh, français et arabe, applications industrielles et administratives directement utiles.
C'est d'ailleurs l'orientation défendue officiellement : développer des compétences, des infrastructures et une IA adaptée aux priorités nationales plutôt que simplement importer les technologies existantes.
Autrement dit : ne pas chercher à avoir le plus gros cerveau artificiel du monde, mais l'intelligence artificielle la plus utile à notre économie.
Et c'est peut-être finalement la leçon de cette folle course américaine.
L'IA gagnera. Mais tous ceux qui investissent dans l'IA ne gagneront pas nécessairement.
Car lorsqu'un fournisseur commence à financer ses clients, garantir leurs infrastructures et louer des centres remplis de ses propres machines, il faut commencer à regarder autre chose que les performances des modèles.
Il faut regarder les bilans.
Et se rappeler qu'en technologie comme en finance, une croissance spectaculaire ne supprime jamais le risque : elle peut simplement le rendre beaucoup plus gros.