La fin de vie, entre le droit de choisir en France et l’impossibilité d’en parler au Maroc


Rédigé par le Samedi 11 Juillet 2026

Il existe des débats qui divisent une société. Et puis il existe des débats qui révèlent ce qu’elle est devenue.



La proposition de loi française sur l’aide à mourir appartient à cette seconde catégorie. Au moment où j’écris ces lignes, elle n’est d’ailleurs pas encore une loi définitivement promulguée. Après son adoption en nouvelle lecture par l’Assemblée nationale, le 30 juin 2026, le texte poursuit son parcours parlementaire dans un climat de profonde division entre députés et sénateurs.

Cette précision est importante. Dans un sujet aussi sensible, les mots doivent rester à leur place. Il ne faut pas transformer une proposition en loi acquise, une possibilité encadrée en mécanisme automatique, ni une inquiétude légitime en certitude apocalyptique.

Mais l’essentiel, pour moi, est ailleurs.

Ce qui me frappe n’est pas seulement ce que la France envisage d’autoriser. C’est qu’elle puisse désormais en discuter ouvertement, article par article, amendement par amendement, presque froidement. Ce qui relevait hier de l’interdit moral absolu est entré dans le langage ordinaire de la démocratie parlementaire.

En France, on ne se demande donc plus uniquement comment accompagner une personne jusqu’à sa mort. On se demande, dans certaines circonstances très encadrées, si elle peut demander une assistance pour mettre fin à une souffrance qu’elle considère devenue insupportable.

Au Maroc, une telle formulation demeure presque impossible à prononcer.

Impossible juridiquement, sans doute. Mais plus encore culturellement, religieusement et familialement. Chez nous, la vie n’appartient pas entièrement à l’individu. Elle est reçue de Dieu, partagée avec une famille, inscrite dans une communauté. La mort ne peut donc pas être réduite à un choix strictement personnel, même lorsqu’elle survient dans la solitude d’une chambre d’hôpital.

Voilà la première différence.

En France, le débat part de l’autonomie : ma vie, mon corps, ma souffrance, ma décision.
Au Maroc, il partirait probablement de la responsabilité : la vie qui m’a été confiée, mes obligations envers Dieu, ma famille, mes proches et la société.
Deux visions du monde se font face. Aucune ne se laisse résumer par une formule publicitaire.

La France dit : jusqu’où peut aller la liberté individuelle ?
Le Maroc répondrait : une liberté peut-elle aller jusqu’à disposer de sa propre existence ?

Puis la France répliquerait : peut-on imposer à quelqu’un une souffrance devenue sans issue au nom d’une conception collective de la vie ?
Et le Maroc demanderait à son tour : comment être certain qu’un choix présenté comme libre ne résulte pas de la solitude, de la pauvreté, du sentiment d’être devenu inutile ou du manque de soins adaptés ?

C’est dans ce va-et-vient que se trouve le vrai débat.

Car il serait trop facile, depuis Rabat ou Casablanca, de regarder la France avec supériorité morale. De dire : voilà encore l’Occident qui déconstruit ses derniers interdits, transforme la mort en droit individuel et soumet l’existence humaine à une logique administrative.

Cette critique n’est pas entièrement dépourvue de fondement. Lorsqu’une société vieillissante commence à parler simultanément de dépendance, de déficit public, de coût des retraites, de pénurie de soignants et d’aide à mourir, la vigilance devient nécessaire. Même si aucune économie budgétaire n’est officiellement présentée comme l’objectif du texte de loi en France, le simple rapprochement de ces sujets nourrit une inquiétude compréhensible.

Une société doit toujours veiller à ce qu’une personne fragile ne se mette pas à penser : « Je coûte trop cher, je prends trop de place, je fatigue ma famille. » Le droit de mourir ne doit jamais devenir, même silencieusement, le devoir de ne plus déranger.

Mais il serait tout aussi facile de nous réfugier derrière notre foi, nos traditions et la solidarité familiale pour éviter de regarder notre propre réalité. Car au Maroc, que proposons-nous concrètement à celui qui souffre ?

Une interdiction morale ne constitue pas, à elle seule, une politique de fin de vie.

Dire que la vie est sacrée ne suffit pas. Encore faut-il lui garantir, jusqu’au dernier moment, de la dignité, du soulagement, une présence humaine et un accès équitable aux soins. Le ministère marocain de la Santé a lui-même consacré une évaluation nationale au développement des soins palliatifs. Le principe rappelé est clair : lorsqu’un patient arrive en fin de vie, le médecin doit soulager ses souffrances et l’assister moralement.

Nous devrions peut-être commencer par là.

Avant de nous indigner contre les choix français, demandons-nous 

Demandons-nous si chaque Marocain peut mourir sans douleur évitable.
Demandons-nous si les familles sont suffisamment accompagnées.
Demandons-nous si les médecins et les infirmiers sont formés partout, et non seulement dans quelques grands centres.
Demandons-nous ce que devient une personne âgée sans ressources, sans enfants disponibles, parfois sans couverture médicale réellement efficace.

La différence entre la France et le Maroc est aujourd’hui immense. Mais elle pourrait être moins durable que nous ne le croyons.

Le Maroc vieillit.

Selon les données issues du recensement de 2024, les personnes âgées représentent désormais une part croissante de la population. Leur nombre pourrait approcher dix millions à l’horizon 2050, tandis que leur poids démographique se rapprocherait de 23 %.

Derrière ces chiffres, il y a une transformation silencieuse.

Les familles deviennent plus petites. Les enfants vivent parfois dans une autre ville ou à l’étranger. Les femmes, qui assumaient traditionnellement l’essentiel de l’accompagnement des personnes âgées, travaillent davantage hors du foyer. Les maladies chroniques progressent. La médecine prolonge des existences qu’elle ne peut pas toujours guérir. Et l’hôpital prend progressivement la place de la maison dans les derniers jours de la vie.

Ce qui est culturellement impensable aujourd’hui peut donc devenir médicalement incontournable demain. Pas nécessairement l’euthanasie. Pas nécessairement une copie de la loi française. Mais la question de la fin de vie elle-même.

Jusqu’où faut-il traiter ?
Quand le soin devient-il acharnement ?
Qui décide lorsque le malade ne peut plus s’exprimer ?
La famille peut-elle exiger la poursuite de traitements devenus inutiles ?
Le médecin peut-il arrêter une thérapeutique qui ne fait que prolonger une agonie ?
Que signifie réellement mourir dans la dignité ?

Nous finirons par devoir répondre à ces questions. Et nous devrons le faire à partir de nos propres références, pas en important paresseusement les réponses françaises.

La France a choisi de placer l’autonomie individuelle au centre du débat. Elle affirme néanmoins vouloir maintenir des critères médicaux et une procédure encadrée : majorité, résidence stable, affection grave et incurable, souffrance réfractaire et capacité de manifester une volonté libre et éclairée figurent parmi les conditions présentées dans le texte.

Les opposants jugent ces protections insuffisantes ou susceptibles de s’élargir avec le temps. Les partisans répondent qu’interdire toute assistance oblige certains malades à subir une situation qu’ils ne veulent plus supporter.

Ce désaccord ne sera probablement jamais entièrement résolu par la médecine. Il touche à l’idée que chacun se fait de l’être humain. Sommes-nous propriétaires de notre vie ou seulement responsables de celle-ci ?

La dignité consiste-t-elle à rester vivant jusqu’au terme naturel, quelles que soient les circonstances, ou peut-elle inclure la faculté de refuser une dégradation considérée comme insupportable ? Et surtout, une décision peut-elle être véritablement libre lorsqu’elle est prise dans la maladie, la dépendance ou la peur d’être un poids ?

Je n’ai pas de réponse simple.

Je ne crois pas que la France soit devenue une civilisation de la mort parce qu’elle pose cette question. Mais je ne crois pas davantage que toute réponse donnée au nom de la liberté individuelle soit automatiquement un progrès.

Je ne crois pas non plus que le Maroc puisse se contenter de déclarer ce débat étranger à ses valeurs. Nos valeurs ne conserveront leur force que si elles produisent des obligations concrètes : soigner, soulager, accompagner, ne pas abandonner et ne jamais réduire un malade à son coût.

La France veut peut-être créer un droit nouveau.
Le Maroc doit d’abord garantir un droit encore trop inégalement réalisé : celui d’être accompagné humainement jusqu’au bout.

Chez nous, l’aide à mourir reste impensable. Et peut-être doit-elle le rester.
Mais l’impensable ne peut pas servir d’excuse à l’impensé.
Car refuser de provoquer la mort est une position morale. Laisser souffrir, laisser seul ou laisser une famille affronter sans soutien les derniers jours d’un proche en est une autre — beaucoup moins défendable.

La véritable leçon du débat français n’est donc pas que le Maroc devra, tôt ou tard, adopter la même loi. Elle est que toutes les sociétés vieillissantes finissent par rencontrer les mêmes questions, sans être obligées de leur apporter les mêmes réponses.

À la France de décider jusqu’où elle veut pousser l’autonomie individuelle.
Au Maroc d’inventer une voie conforme à sa foi, à sa culture et à sa conception de la solidarité.

Mais cette voie devra être plus ambitieuse qu’un simple interdit.
Elle devra faire de la fin de vie non pas un moment abandonné à la douleur, au silence ou à la culpabilité familiale, mais l’ultime épreuve de notre humanité collective.




Samedi 11 Juillet 2026
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