La politique de l’eau au Maroc : d’une réponse à la rareté à une stratégie de souveraineté


Rédigé par La rédaction le Vendredi 19 Juin 2026

Par Mohammed Benahmed : Expert international en stratégies de développement durable et financement, Il est lauréat du prix de L’Économiste pour la recherche en économie, gestion et droit, 1ère édition 2005.



Une nouvelle lecture de l’eau, au-delà du seul périmètre sectoriel

La question de l’eau au Maroc a profondément changé de nature.

Longtemps abordée comme un enjeu d’infrastructures, de stocks ou de gestion de crise, elle s’impose désormais comme un sujet de souveraineté nationale, de sécurité, d’équité territoriale et de durabilité du développement.

La récente édition du MAP Town Hall organisée le 3 juin 2026, consacrée à la Vision Royale de l’eau, a offert un cadre particulièrement éclairant pour saisir cette bascule : l’eau n’y apparaît plus comme un simple input sectoriel, mais comme une ressource structurante qui conditionne l’avenir du pays.

Cette évolution n’est pas conjoncturelle. Elle résulte d’un cumul de facteurs bien identifiés : succession d’années de sécheresse, pression démographique, intensification des usages, raréfaction de la ressource et effets amplifiés du changement climatique.

Le Maroc n’est plus face à une tension ponctuelle. Il fait désormais face à une contrainte structurelle, qui exige des réponses de fond, coordonnées et durables.

C’est précisément dans ce contexte que l’action publique conduite sous l’impulsion de Sa Majesté le Roi Mohammed VI prend toute sa portée stratégique. Le mérite de la politique hydrique marocaine est d’avoir su anticiper cette mutation au lieu de la subir.

Elle a progressivement quitté le registre de la réaction pour entrer dans celui de la planification stratégique.

Et c’est ce passage d’une logique de réponse à une logique d’anticipation qui constitue aujourd’hui l’un des acquis les plus remarquables du pays.

Une vision royale fondée sur l’anticipation et la continuité

La force du modèle marocain tient d’abord à sa continuité. Depuis plusieurs décennies, le Royaume a fait le choix de considérer l’eau comme une affaire de long terme, échappant aux cycles courts et aux réflexes de gestion opportuniste.

Cette politique visionnaire des barrages a été fondée par Feu SM le Roi Hassan II.

Sa Majesté le Roi Mohammed VI l'a amplifiée, accélérée, consolidée dans la durée, et lui a donné la dimension qu'on lui connaît aujourd'hui.

Elle a permis de bâtir un patrimoine hydraulique considérable, qui demeure l’un des plus importants du continent africain. Mais la Vision Royale a franchi un cap supplémentaire. Elle a élargi le champ de la politique de l’eau au-delà de la seule mobilisation des ressources conventionnelles.

Désormais, l’effort public s’oriente vers une combinaison plus intelligente des leviers : construction et interconnexion des bassins, dessalement de l’eau de mer, réutilisation des eaux usées traitées, recharge artificielle des nappes, économies d’eau et sécurisation territoriale de l’approvisionnement.

Cette approche traduit une maturité stratégique rare dans la conduite des politiques publiques. L’intérêt majeur de cette vision est qu’elle articule deux impératifs apparemment distincts, mais en réalité indissociables : la souveraineté nationale et le développement territorial durable.

Garantir l’eau, ce n’est pas seulement sécuriser une ressource. C’est garantir la capacité du pays à contrôler son propre destin, à protéger sa sécurité alimentaire, à soutenir son économie et à préserver sa cohésion sociale.

Le rôle structurant du leadership public

Dans cette dynamique, le ministère de l’Équipement et de l’Eau joue un rôle central. Son action traduit une capacité à transformer une vision politique en dispositifs concrets, avec une lecture intégrée des enjeux hydriques, territoriaux, techniques et institutionnels.

Le leadership ministériel a permis d’accélérer les chantiers, d’élargir le spectre des solutions et d’inscrire l’action dans une logique de résultats. Ce leadership se manifeste d’abord par la clarté du cap.

Face à une crise hydrique durable, il ne s’agit plus de juxtaposer des réponses dispersées, mais de bâtir une architecture systémique et cohérente de sécurité hydrique. Il se traduit ensuite par l’intensification des investissements, la diversification des ressources et la recherche d’une meilleure efficacité de la dépense publique.

Il s’exprime enfin dans la volonté de territorialiser la politique de l’eau, afin que les bénéfices de l’action publique soient perceptibles dans les régions, les communes rurales, les zones vulnérables et les espaces les plus exposés au stress hydrique. Cette orientation est essentielle.

Une politique de l’eau ne se juge pas seulement à l’aune des ouvrages réalisés. Elle se mesure à sa capacité à produire de la résilience, de l’équité et de la confiance. C’est précisément ce que le ministère s’emploie à construire.

Souveraineté hydrique, équité territoriale et ingénierie de la résilience

L’une des avancées conceptuelles majeures de la politique hydrique marocaine consiste à avoir relié la souveraineté à l’équité territoriale. Les interconnexions entre bassins, les autoroutes de l’eau et les dispositifs de redistribution ne sont pas de simples infrastructures.

Ils incarnent une nouvelle solidarité nationale autour de l’eau. Dans un pays marqué par de fortes disparités géographiques, cette solidarité prend un sens politique et social profond.

Elle permet de réduire les écarts entre territoires mieux dotés et territoires plus fragiles. Elle inscrit l’accès à l’eau dans une logique de justice spatiale, en cohérence avec l’ambition constitutionnelle de développement humain et d’équilibre territorial. La résilience est l’autre pilier de cette nouvelle politique.

Le Maroc a compris que la sécurité hydrique ne peut plus reposer sur une seule source ni sur un seul modèle. La réponse doit être multi-ressources, multi-échelles et multi-usages. Le dessalement, en particulier, marque un tournant majeur. Il sécurise l’approvisionnement indépendamment de la pluviométrie.

Mais il impose aussi une discipline nouvelle : raisonner en coût complet, maîtriser le nexus eau-énergie, préserver l’équité d’accès et sécuriser les transferts de technologie. Cette exigence de résilience ne concerne pas seulement les infrastructures. Elle concerne aussi les institutions, les mécanismes d’arbitrage et la gouvernance des usages.

Du capital hydrique à la gouvernance patrimoniale

Un autre changement décisif est en cours : le passage d’une logique de construction à une logique de gestion patrimoniale.

Construire un barrage, une station ou une interconnexion est une étape indispensable. Mais le vrai défi commence ensuite : maintenir, piloter, valoriser et protéger ces actifs dans le temps long. C’est ici que la gouvernance prend toute son importance.

Un patrimoine hydraulique de cette envergure exige des audits réguliers, une programmation pluriannuelle de la maintenance, des dispositifs de suivi des performances, une anticipation des risques liés à l’envasement, ainsi que des mécanismes de financement durables.

Le Maroc a engagé ce virage avec sérieux. Il ne s’agit plus seulement d’investir davantage, mais d’investir mieux, avec des logiques d’asset management adaptées aux infrastructures hydrauliques stratégiques.

Cette évolution est capitale. Elle permet de sortir de la culture de l’urgence permanente pour entrer dans une culture de la durabilité, de la performance et de la responsabilité. Elle renforce la crédibilité de l’action publique, tout en protégeant la valeur créée par les investissements déjà consentis.

La ressource, la demande et le défi des arbitrages

La politique de l’eau ne peut toutefois être pensée uniquement par l’offre. L’enjeu majeur des prochaines années sera d’aligner l’investissement hydrique avec une maîtrise plus fine de la demande.

C’est ici que se pose la question des arbitrages entre agriculture, usages urbains, besoins industriels et exigences de préservation. L’agriculture reste un pilier stratégique de l’économie nationale et de la sécurité alimentaire. Mais elle concentre aussi une part majeure de la pression sur la ressource.

Dès lors, la question n’est pas d’opposer agriculture et eau, mais de mieux arbitrer entre sécurité hydrique, sécurité alimentaire et modèle de production. Il s’agit d’accompagner le secteur de l’agriculture vers un usage plus sobre, plus efficient et plus stratégique de l’eau.

Ce point appelle une approche de responsabilité et de sagesse. Les choix de gouvernance doivent être fondés sur la science, sur l’intérêt général et sur une compréhension lucide des limites de la ressource.

Cela suppose de revisiter certains modèles de production, d’encourager les cultures moins hydrovores, de renforcer l’efficience des réseaux, et d’orienter les investissements vers les usages les plus soutenables. La sobriété n’est pas un renoncement. Elle est une condition de la pérennité.

L’eau comme levier de développement territorial

Le dernier enseignement majeur de la politique hydrique marocaine est peut-être le plus structurant : l’eau doit devenir un levier explicite de développement territorial. Elle ne peut pas arriver en bout de chaîne de la planification.

Elle doit au contraire en constituer un paramètre structurant de départ, pas une variable d'ajustement. Dans cette perspective, la convergence entre politique hydrique et développement territorial devient essentielle. Les territoires ne doivent plus subir la rareté. Ils doivent devenir des espaces de coordination, d’adaptation et d’innovation.

Cela suppose de renforcer l’alignement entre bassins hydrauliques, régions, communes et dispositifs de planification territoriale comme les Programmes de développement territorial intégré (PDTI).

Cela suppose aussi de mieux utiliser la donnée, les outils de suivi-évaluation et les capacités d’analyse pour piloter la performance et l’impact des politiques publiques sur le citoyen.

C’est là que la transformation devient concrète. Lorsque l’eau est bien pensée, elle soutient l’agriculture, améliore la santé, renforce l’attractivité économique, limite l’exode rural, réduit les vulnérabilités sociales et consolide la cohésion territoriale. L’eau n’est donc pas seulement une ressource. Elle est une matrice de développement.

Une ambition nationale à consolider dans la durée

Le Maroc dispose aujourd’hui d’une base solide pour franchir une nouvelle étape. La Vision Royale a donné le cap. Le ministère de l’Équipement et de l’Eau a accéléré la mise en œuvre. Les investissements publics ont été intensifiés.

Les solutions techniques se sont diversifiées. La gouvernance a commencé à se réformer. Le défi des prochaines années sera de consolider cet acquis et d’en élargir les retombées concrètes pour les citoyens.

Il faudra maintenir l’effort, affiner les arbitrages, renforcer la durabilité économique et environnementale du modèle, et veiller à ce que chaque dirham investi produise un effet mesurable sur la vie des territoires.

La politique hydrique marocaine entre ainsi dans une nouvelle génération. Une génération qui ne se contente plus de gérer la rareté, mais qui construit la résilience ; qui ne se limite plus à mobiliser la ressource, mais qui protège le capital hydrique ; qui ne répond plus seulement aux urgences du présent, mais prépare avec lucidité les défis des générations futures.

C’est là sans doute la plus grande réussite de cette politique : avoir transformé une contrainte majeure en projet national de souveraineté, d’équité et de développement durable.
 
Par Mohammed Benahmed.




Vendredi 19 Juin 2026
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