Larijani assassiné ... Le philosophe kantien que Washington préférait à tous les autres dirigeants iraniens..


Rédigé par le Mercredi 18 Mars 2026

Il avait survécu à tout. Aux exclusions électorales répétées, aux jeux de factions, aux purges silencieuses, aux guerres successives. Il avait traversé cinq décennies du régime islamique en restant toujours présent, toujours utile, toujours indispensable. Le mardi 17 mars 2026, une frappe aérienne israélienne sur Téhéran a mis fin à cette trajectoire hors norme. Selon l'agence Fars, Ali Larijani a été visé par des avions de combat américains et israéliens dans la maison de sa fille. Selo France 24 : Son fils, le chef de son bureau et plusieurs gardes du corps ont péri avec lui. L'Iran venait de perdre, en l'espace de dix-sept jours, ses deux figures tutélaires : Khamenei le 28 février, Larijani le 17 mars.



Ali Larijani (1958-2026) : Le philosophe du régime tué dans la maison de sa fille

Pour comprendre ce que représente cette mort dans l'architecture du régime, il faut revenir aux origines. Ali Larijani est né en 1958 à Najaf, ville sainte d'Irak, au sein d'une famille que le magazine Time avait un jour qualifiée de « version iranienne des Kennedy américains ». Ce n'était pas une métaphore creuse. Son frère Sadeq Larijani a dirigé le système judiciaire iranien de 2009 à 2018 avant de devenir président du Conseil de discernement de l'intérêt supérieur du régime. Son frère Mohammad-Javad Larijani a été conseiller direct d'Ali Khamenei. Son frère Bagher Larijani dirige l'Institut de recherche en endocrinologie de l'Université de Téhéran. La famille Larijani n'est pas un clan politique ordinaire. C'est une institution dans l'institution, un réseau capillaire qui irrigue chaque niveau de l'État islamique.

Ce qui rendait Ali singulier dans cette fratrie de puissants, c'est sa formation intellectuelle. Mathématicien de formation initiale, il est allé chercher son doctorat en philosophie occidentale — en se spécialisant sur Emmanuel Kant, ce philosophe allemand des Lumières qui a posé les fondements de la morale universelle et de l'État de droit. Il a publié plusieurs ouvrages académiques sur la pensée kantienne, dont The Mathematical Method in Kant's Philosophy et Metaphysics and the Exact Sciences in Kant's Philosophy. Qu'un pilier du régime théocratique ait consacré des années à l'étude d'un penseur de la laïcité européenne dit beaucoup sur l'homme : Larijani ne raisonnait pas en termes de révélation divine, mais en termes de stratégie froide. C'est pour cela que les chancelleries occidentales le redoutaient — et parfois le préféraient.

Nommé le 5 août 2025 secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale par le président Masoud Pezeshkian, il avait également présidé le Parlement iranien durant douze ans, de 2008 à 2020, et avait été le négociateur en chef du dossier nucléaire entre 2005 et 2007. Ce cursus complet — Gardiens de la Révolution, médias officiels, Parlement, diplomatie nucléaire, sécurité nationale — est unique dans l'histoire du régime. Aucun autre dirigeant iranien n'avait autant traversé de centres de gravité différents en restant aussi longtemps en vie politique active.

Sa trajectoire avait pourtant ses zones d'ombre. Trois candidatures présidentielles, trois échecs — dont deux exclusions pures par le Conseil des gardiens en 2021 et 2024. Ces évictions répétées révèlent les limites du système : même les plus influents restent soumis aux arbitrages de factions rivales. Larijani incarnait le « conservateur pragmatique », ce profil intermédiaire qui inquiétait à la fois les durs du régime — trop souple à leurs yeux — et les réformateurs — trop attaché aux fondements de la révolution de 1979. Il était trop nuancé pour un système qui récompense la rigidité.

Sa mort plonge le régime iranien dans un vide de direction sans précédent depuis 1989

Depuis la mort d'Ali Khamenei le 28 février, Larijani était apparu comme l'homme fort de la République islamique, chargé de superviser la sécurité du territoire. Malgré la nomination de Mojtaba Khamenei au poste de Guide suprême, son absence de toute apparition publique avait contrasté avec la présence médiatique d'Ali Larijani, qui semblait être le véritable leader de l'Iran. Il avait encore osé un bain de foule le 13 mars à Téhéran, lors d'une journée de soutien aux Palestiniens, aux côtés du président Pezeshkian. Quatre jours plus tard, il était mort.

La veille de sa mort, il avait appelé les pays musulmans de la région à « la résistance contre les États-Unis et Israël », en réactivant la rhétorique de l'axe de la Résistance. Ce dernier message public dit tout d'une vie : un homme formé à Kant, terminant sa trajectoire sur un appel à la résistance armée. La complexité faite homme. Netanyahu, lui, l'a qualifié de « chef d'une bande de gangsters qui dirige en réalité l'Iran » — un raccourci commode pour un personnage qui méritait une lecture infiniment plus fine.

Mohamad Elmasry, professeur au Doha Institute for Graduate Studies, a résumé sobrement la logique à l'œuvre : « Il y a toujours un autre dirigeant. Ce n'est pas cela qui va provoquer l'effondrement du régime iranien. Cela dit, c'est très significatif symboliquement et psychologiquement. » La République islamique a perdu en dix-sept jours son guide suprême, son négociateur le plus expérimenté, et l'homme qui, dans le chaos de la succession, faisait office de mémoire institutionnelle. Ce vide-là ne se comble pas en nommant un successeur. Il laisse une empreinte durable sur la capacité du régime à penser sa propre survie.

Ali Larijani avait 67 ans. Il avait passé la moitié de sa vie au sommet du pouvoir d'un État en guerre permanente — avec le monde, avec lui-même. Il finit dans la maison de sa fille, tué dans la nuit, par un État dont il avait toute sa vie tenté, à sa façon, de négocier la coexistence. L'histoire est parfois d'une ironie cruelle.




Un ingénieur passionné par la technique, mordu de mécanique et avide d'une liberté que seuls… En savoir plus sur cet auteur
Mercredi 18 Mars 2026
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