Le « Hargaoui », miroir d'un malaise marocain..


Par Aziz Daouda.

Il aura suffi d'un mot, repris par Hassan El Fad, pour déclencher une immense polémique. Comme souvent, un humoriste aura réussi là où sociologues, politologues et éditorialistes peinent parfois à provoquer le débat et à mettre des mots simples sur un phénomène complexe.



Le terme « Hargaoui », tel qu'il a été utilisé et expliqué par Hassan El Fad, dépasse largement la caricature humoristique.

Ce concept décrit en réalité une attitude sociale devenue familière dans le paysage marocain contemporain. Une posture faite d'incivisme, d'arrogance sociale, de frustration permanente et surtout d'un refus quasi pathologique de reconnaître toute avancée collective.

Le Hargaoui n'est jamais satisfait. Il vit dans une contradiction permanente. Il profite amplement des transformations du pays tout en les dénigrant exclusivement.

Cette figure sociologique purement marocaine mérite d'être analysée avec sérieux tant elle révèle certaines fractures profondes de notre société.

Le Hargaoui n'est pas forcément pauvre, marginalisé ou exclu. Bien au contraire. On le retrouve souvent parmi ceux qui ont réussi matériellement aussi. Certains nouveaux riches en sont même devenus l'expression caricaturale. Argent récent, ascension rapide, absence de culture citoyenne et volonté d'afficher une domination sociale permanente.

Tout devient permis :

Le code de la route ? Facultatif.
Le respect des espaces publics ? Inutile.
La politesse élémentaire ? une faiblesse.
Les règles communes ? Réservées aux autres.

Le Hargaoui considère que sa réussite financière lui donne tous les droits. Il confond liberté et absence de limites. Il transforme la réussite économique en permis de mépris. Mais le phénomène ne s'arrête pas là.

Le Hargaoui est souvent imbu de sa propre force, réelle ou supposée.

Il transforme sa frustration en démonstration permanente de domination sur la société. Barre de fer à la main, il exhibe sa violence comme d'autres exhibent une réussite.

Il casse des voitures, saccage un stade, détruit des biens publics sans jamais mesurer que derrière chaque vitre brisée, chaque siège arraché, c'est la collectivité toute entière qu'il agresse.

Sur sa moto, ce n'est plus de la conduite mais un véritable rodéo urbain où le danger devient spectacle. Sur l'autoroute, les limitations de vitesse ne concernent que les autres. A 180 km/h, il croit défier le monde alors qu'il défie surtout la mort. Dans les rues de sa ville, rouler à 60 km/h lui paraît presque une humiliation.

Il existe également ou hélas le Hargaoui politique, intellectuel et médiatique aussi. Celui qui nie exclusivement les progrès du Maroc, quels qu'ils soient. Infrastructures, diplomatie, sport, industrie, tourisme, énergie, grands projets, influence africaine, TGV, organisation de la Coupe du monde 2030… tout doit être minimisé, suspecté ou tourné en dérision.

Dans cette logique, reconnaître une réussite nationale devient presque un acte de naïveté. Le pessimisme devient un signe supposé d'intelligence supérieure. Pourtant, aucune société ne peut avancer durablement dans l’autodénigrement permanent.

Critiquer est certes nécessaire. Même indispensable. Une nation progresse grâce au débat, à la remise en question et à l'exigence citoyenne. Mais il existe une différence fondamentale entre critique constructive et destruction psychologique collective.

Le Hargaoui refuse cette nuance.

Le Hargaoui c'est aussi cet homme politique qui raconte du n'importe quoi, fait des promesses invraisemblables, ment comme il respire, développe des propositions sans file d'attente ni tête et pratique le mépris du citoyen.

De surcroit, il se pense seul intelligent parmi tous. C'est l'élu, qui en réunion, se lève, insulte ses collègues, casse le mobilier puis s'en va...gentiment...

Il ne cherche pas à améliorer. Il cherche à rabaisser. Son discours n'est pas porté par le souci du bien commun mais par une colère diffuse, parfois nourrie par la frustration sociale, parfois par un ressentiment, parfois simplement par une forme de vide identitaire ou de jalousie maladive.

Le Hargaoui c'est ce voisin qui se prend pour le défenseur de Dieu sur terre. Qui passe sa vie à donner des leçons sur la droiture alors que foncièrement il en manque lui même.

C'est celui qui se pense rempart des grandes causes mais bien sur, bien loin des véritables champs de bataille.

Celui qui va brandir le drapeau d'un autre pays mais oublie que son devoir c'est d'abord de défendre le sien.

C'est ce sportif qui après deux passes et une première prime pense déjà que c'est une star et ne respire presque plus... Ce jeune qui après deux notes de musique se dit artiste et cherche à ce qu'on le reconnaissance bezzaz dans la rue.

Le Hargaoui c'est aussi ce fraudeur du fisc, ce fonctionnaire toujours absent, cet enseignant qui dort en classe...

Les réseaux sociaux ont considérablement amplifié ce phénomène. Ils ont donné une visibilité gigantesque à l'incivisme spectaculaire, à la vulgarité assumée et à l'indignation permanente.

Plus un comportement choque, plus il attire l'attention. Plus un discours est outrancier, plus il devient viral. Le Hargaoui numérique est né.

Il coupe les fichiers d'attente et filme ensuite son exploit.
Il humilie les autres pour exister.

Or, ce comportement intervient paradoxalement à un moment où le Maroc connaît l'une des périodes les plus importantes de son histoire contemporaine.

Le pays investit massivement dans les infrastructures, accélère sa modernisation industrielle, consolide ses acquis diplomatiques et prépare des événements mondiaux majeurs.

Cette accélération historique exige clairement un autre choix : une citoyenneté mature.
Le véritable défi du Maroc n’est plus seulement économique. Il devient culturel et comportemental.

On peut construire les plus belles routes, les plus grands ports et les stades les plus modernes ; si le civisme ne suit pas, la modernité reste incomplète.

PAR AZIZ DAOUDA/BLUWR.COM


Vendredi 15 Mai 2026

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