Il y a des phrases qui vous accompagnent longtemps sans que vous sachiez encore ce qu’elles contiennent.
C’était à Barcelone, lors d’une rencontre d’échanges entre les deux rives de la Méditerranée. Je représentais, avec quelques amis, différentes expressions de la société civile.
Parmi les participants figurait Azeddine Guessous, ancien ambassadeur du Maroc à Madrid, compagnon de route durant les années intenses de la CGEM.
Les discussions étaient libres, informelles, sans notes ni discours préparés. Je livrais, avec aisance et sans précaution particulière, mon point de vue sur plusieurs questions touchant au Maroc : ses trajectoires, ses forces, ses blocages, ses paradoxes.
À la fin d’un échange, l’Ambassadeur Guessous me prit à part pour dire, avec bienveillance :
Sur le moment, j’ai accueilli la remarque comme un compliment. Je n’en ai pas immédiatement perçu la profondeur.
Aujourd’hui, je mesure à quel point cette phrase contenait déjà un diagnostic silencieux : celui d’un rapport complexe, inachevé, parfois douloureux, du Maroc au regard extérieur.
Ce rapport n’est pas politique au sens étroit. Il est psychique, symbolique, presque civilisationnel.
Il se manifeste chaque fois qu’un journal étranger publie un article sur le Maroc, qu’il soit élogieux ou critique.
Dans les deux cas, la réaction est disproportionnée. Euphorie lorsque le propos est flatteur. Indignation lorsqu’il est sévère. Mais toujours la même chose au fond : une hyperréactivité.
Comme si notre humeur collective dépendait encore, en partie, de ce que l’on dit de nous ailleurs.
Le problème n’est pas que des journaux étrangers écrivent sur le Maroc. C’est normal. C’est sain. C’est même souhaitable. Le problème est que le Maroc semble parfois attendre ces journaux pour se penser.
Il y a là une blessure narcissique.
Non pas une blessure liée à l’amour-propre, mais une blessure liée à la difficulté d’assumer pleinement sa propre voix.
Depuis des décennies, les mêmes séquences se répètent. Un article paraît à Paris, Madrid, Londres ou Washington. La presse locale s’en empare. Les plateaux s’enflamment.
Les réseaux sociaux s’excitent. On décortique, on s’indigne, on répond, on contre-attaque. Puis tout retombe. Jusqu’au prochain papier.
Or, lorsqu’on lit ces articles avec un minimum de distance, une évidence saute aux yeux : ils n’apportent presque jamais de faits nouveaux.
Ils ne révèlent rien d’inconnu. Ils ne proposent pas de grilles d’analyse réellement inédites. Ils compilent, synthétisent, recyclent des constats déjà largement documentés.
Avancées infrastructurelles, inégalités territoriales, chômage des jeunes, lenteurs administratives, question de la justice, libertés publiques, concentration du pouvoir, écart entre vision et exécution :
Rien de tout cela n’est une découverte.
- Pourquoi, alors, ces articles provoquent-ils autant de bruit ?
- Parce qu’ils ne touchent pas seulement à des sujets. Ils touchent à un imaginaire.
Une partie de l’élite marocaine reste, souvent malgré elle, habitée par un centre symbolique extérieur. Ce centre n’est plus colonial au sens politique, mais il demeure structurant au sens mental. On continue, inconsciemment, à accorder à certaines capitales européennes une fonction de validation.
Quand le regard vient de là-bas, il pèse plus lourd.
Ce n’est pas de la soumission. Ce n’est pas de la trahison. C’est une sédimentation historique. Une mémoire longue, mal digérée. Une trace persistante.
Ce que m’a dit Azeddine Guessous à Barcelone prenait alors tout son sens : être libre de cette charge historique, c’est pouvoir parler du Maroc sans chercher l’assentiment implicite d’un regard anciennement dominant.
Or, un pays qui aspire à être une puissance régionale ne peut pas rester prisonnier de ce schéma.
La souveraineté ne se mesure pas seulement à la taille des ports, au nombre d’autoroutes, à la capacité industrielle ou au volume des investissements étrangers. Elle se mesure aussi, et peut-être surtout, à la capacité d’un pays à produire ses propres récits, ses propres diagnostics, ses propres controverses.
Sur ce terrain, le Maroc accuse un retard.
Nous avons construit un État opérationnel, des infrastructures impressionnantes, des filières industrielles compétitives, une diplomatie agile. Mais nous n’avons pas construit, avec la même intensité, des espaces robustes de pensée stratégique publique.
Il existe peu de grandes revues d’idées. Peu de controverses doctrinales structurantes. Peu de textes fondateurs proposant des visions de long terme sur l’État, la société, la modernité marocaine, le contrat social.
La pensée stratégique s’est peu à peu retirée du cœur de l’espace public.
Dans ce vide, chaque texte venu d’ailleurs apparaît comme une boussole. Non pas parce qu’il est exceptionnel, mais parce qu’il occupe un espace que nous laissons vacant.
- Nous importons alors des récits comme nous importions autrefois des machines.
- Non par paresse intellectuelle. Mais par défaut d’écosystème.
Ce qui dérange parfois certains cercles dans ces articles n’est pas tant leur contenu que le fait qu’ils produisent un récit autonome, hors de leur propre tempo, hors de leur hiérarchie des priorités. Ce qui dérange une partie de la société, c’est de voir ses contradictions exposées sans filtre affectif.
Dans les deux cas, on réagit.
Or, un pays sûr de lui ne réagit pas.
Il écoute. Il compare. Il intègre. Il dépasse le jugement extérieur en affirmant son propre diagnostic.
La vraie question n’est donc pas de savoir si tel journal étranger est juste ou injuste.
La vraie question est : quand le Maroc produira-t-il massivement ses propres diagnostics publics ?
Quand aura-t-il des lieux où ses contradictions sont mises en débat, sans peur, sans dramatisation, sans sacralisation ?
Quand assumera-t-il que la critique interne est une preuve de maturité et non une menace ?
Le Maroc n’a pas besoin d’être défendu contre les journaux étrangers. Il a besoin d’être pensé par lui-même.
Le jour où nous produirons nos propres doctrines publiques, nos propres récits de projection, nos propres controverses structurantes, les articles venus d’ailleurs redeviendront ce qu’ils n’auraient jamais dû cesser d’être : de simples contributions parmi d’autres.
La souveraineté commence lorsque le regard des autres cesse de décider de notre humeur collective.
Et cette souveraineté-là, personne ne peut nous la donner.
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*Adnan Debbarh est enseignant de Relations Internationales à l’ISCAE.