Le Maroc sous perfusion étrangère.. la vraie facture de la dépendance énergétique..


Rédigé par le Mercredi 18 Mars 2026

Il y a un chiffre que peu de Marocains connaissent, mais que chaque gouvernement redoute en silence : 150 milliards de dirhams. C'est ce qu'a coûté la facture énergétique du royaume en 2022, l'année où la guerre en Ukraine a fait s'emballer les marchés mondiaux. Aujourd'hui, avec les tensions qui couvent au Moyen-Orient et un baril qui s'obstine à dépasser le seuil des 100 dollars, cette facture menace de s'envoler à nouveau. Le problème, c'est que le Maroc n'a quasiment aucune marge de manœuvre.



L'Espagne, nouveau gardien énergétique du Maroc : une dépendance qui ne dit pas son nom

Pour comprendre pourquoi, il faut remonter à 2015. Cette année-là, la raffinerie SAMIR — seule installation capable de transformer du pétrole brut en carburant sur le sol marocain — a fermé ses portes dans une faillite retentissante. Depuis, le royaume ne raffine plus rien. Il achète directement de l'essence, du gasoil, du kérosène, déjà traités, déjà conditionnés, sur les marchés mondiaux. C'est pratique, c'est rapide, mais c'est une dépendance totale. Le Maroc est devenu un pays qui achète son carburant comme on achète un paquet de sucre à l'épicerie du coin — sans jamais toucher à la matière première.

Le principal fournisseur, et c'est là que l'histoire devient particulièrement intéressante, c'est l'Espagne. Notre voisin du nord assure à lui seul environ 21% des importations énergétiques marocaines. L'Espagne n'est pourtant pas un pays pétrolier. Elle importe elle-même son pétrole brut, le raffine dans ses installations, puis réexporte les produits finis vers le Maroc — notamment via le fameux gazoduc Maghreb-Europe, qui fonctionnait à l'envers jusqu'en 2021 : le gaz algérien traversait le Maroc pour rejoindre l'Espagne. Depuis la rupture avec Alger, le flux s'est inversé. C'est aujourd'hui l'Espagne qui alimente le Maroc en gaz. Un retournement géopolitique silencieux, mais lourd de sens. Le reste de l'approvisionnement provient des pays du Golfe — Arabie Saoudite et Émirats en tête — de la Russie pour les produits pétroliers, et des États-Unis pour l'essentiel du gaz butane domestique.

Cette diversification des sources pourrait rassurer. Elle ne le fait pas vraiment, et pour une raison que l'on n'explique jamais assez clairement : le Maroc ne dépend pas de producteurs, il dépend d'importateurs-revendeurs. C'est une nuance capitale. Si l'Espagne, la Chine ou tout autre pays intermédiaire décide de restreindre ses exportations pour préserver sa propre consommation nationale, le Maroc se retrouve en queue de file, les mains vides. Ce scénario n'est pas théorique. En septembre 2023, la Chine a précisément interdit à ses raffineurs d'exporter des produits finis, pour réserver sa production au marché intérieur. Le Maroc n'était pas directement concerné cette fois-là. Mais la logique est là, elle est réelle, et elle est inquiétante. « Le risque principal, c'est si ces pays qui approvisionnent le Maroc sont à cours de stock », résumait sobrement un analyste du secteur. Quand le fournisseur de votre fournisseur est lui-même en tension, vous êtes doublement exposé.

150 milliards de dirhams : le chiffre que le gouvernement espère ne jamais revoir

La question de la facture est encore plus concrète. Le gouvernement marocain a construit sa loi de finances sur une hypothèse de baril à 65 dollars. C'est le prix autour duquel les marchés évoluaient tranquillement depuis la normalisation post-Covid. Sauf que depuis les événements au Proche-Orient, le baril a régulièrement franchi le seuil des 100 dollars. La différence entre ces deux chiffres, multipliée par les 11 millions de tonnes de produits pétroliers que le Maroc importe chaque année, représente une somme astronomique qui ne figurait dans aucune projection budgétaire.

En 2022, quand la guerre en Ukraine avait provoqué un choc similaire, la facture est montée jusqu'à 150 milliards de dirhams — soit une hausse de plus de 30% par rapport à une année normale. « On n'est pas exclu, au cas où cette guerre dure, que cette facture batte de nouveaux records », avertissait récemment un économiste familier du dossier. Ce n'est pas de l'alarmisme. C'est de l'arithmétique.

Les conséquences pour le citoyen marocain ordinaire sont directes et mécaniques. Quand la facture énergétique du pays explose, c'est l'inflation qui suit. Le coût du transport augmente, le prix des marchandises grimpe, le pouvoir d'achat se contracte. Dans un pays où une large partie de la population consacre déjà une part significative de ses revenus à l'alimentation et aux déplacements, chaque centime supplémentaire sur le litre de gasoil se répercute comme une onde de choc sur les budgets des ménages. Les entreprises de transport, déjà fragilisées, répercutent leurs surcoûts. Les produits importés coûtent plus cher. La spirale est connue, et elle n'épargne personne.

Face à cette équation, il faut être honnête : le Maroc n'a pas de solution immédiate. La reconstruction d'une capacité de raffinage nationale prendrait des années et nécessiterait des investissements colossaux. La transition vers les énergies renouvelables — sur laquelle le royaume a pourtant avancé sérieusement, avec l'objectif de 52% d'électricité verte d'ici 2030 — ne résout pas, à court terme, la dépendance aux carburants liquides pour les transports et l'industrie. Ce que le Maroc peut faire, c'est diversifier encore davantage ses fournisseurs, constituer des réserves stratégiques plus importantes, et accélérer toute politique qui réduit la consommation de produits pétroliers. Mais ce sont des chantiers de moyen terme, pas des réponses à une crise qui peut s'emballer en quelques semaines.

La vraie question que pose cette dépendance n'est pas économique. Elle est souveraine. Jusqu'où un pays peut-il remettre une décision aussi fondamentale que son approvisionnement en énergie entre les mains d'autres — des voisins, des partenaires, des marchés — sans jamais réellement contrôler sa propre sécurité ?

 
La fermeture de SAMIR, il y a dix ans, n'était pas seulement la faillite d'une entreprise. C'était, sans que personne ne le formule ainsi à l'époque, l'abandon discret d'un maillon de souveraineté que le Maroc n'a toujours pas retrouvé.




Un ingénieur passionné par la technique, mordu de mécanique et avide d'une liberté que seuls… En savoir plus sur cet auteur
Mercredi 18 Mars 2026
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