Le PLF du lobbying et de l'amateurisme... une véritable chaocophonie !


C’est le premier projet de loi de finances du gouvernement Akhannouch, un PLF résolument technocrate, traité par des technocrates à une période qui, à défaut d’être naturellement et sainement agitée au regard des incertitudes, est anormalement calme.



Par Aziz Boucetta

Le PLF est porté par deux ministres techniciens, excellents techniciens certes mais techniciens quand même, au moment même où le Maroc a tant besoin de politique(s).

Du temps des gouvernements PJD (et RNI et MP et USFP et UC…), une partie non négligeable des observateurs/commentateurs politiques – dont l’auteur de ces lignes – appelaient de leurs vœux une gouvernance technocrate. Las… cette gouvernance est là, mais elle déçoit. En effet, en dehors des ministres régaliens, compétents, muets et fort heureusement très efficaces dans leurs départements, les autres ministres demeurent pour la plupart ternes, taiseux ou fébriles, se présentant comme des politiques mais agissant comme des secrétaires généraux de ministères, agissant en silos, semblant travailler en solo. Nous réclamions plutôt des technocrates, nous avons un gouvernement vaguement ploutocrate.

Et même le chef du gouvernement, par ailleurs capitaine d’industrie connu, ne parvient pas à endosser l’habit d’un leader politique reconnu. Il ne dit rien, ou souvent n’importe quoi, terrassé par le conflit d’intérêt qui lui pèse sur les épaules et dont, en dépit de son armée de communicateurs plutôt timides, ou pas écoutés, il ne réussit pas à se défaire. Il est vrai que la chance qui lui a jusque-là souri devient grimaçante, voire grinçante.


Alors le PLF a été présenté au parlement, peuplé de quelques centaines de personnes à M. Akhannouch acquises, ou reconnaissantes, peut-être les deux, majoritairement inexpérimentées, sans doute aussi apeurées de lever la main pour protester que d’élever la voix pour contester. Contester quoi et protester contre quoi ? Contre un PLF qui chante les vertus d’un Etat social, une pluie de milliards de DH à l’appui, mais un PLF qui montre une certaine cacophonie dans les rangs du gouvernement et quelques solides injustices.

Ainsi, fin octobre, le ministre délégué du Budget Fouzi Lekjaa avait annoncé une levée progressive des subventions accordées, dont celle du gaz butane, « pour ne pas condamner les réformes sociales lancées par le gouvernement ». L’opinion publique a alors douloureusement, mais dangereusement, tangué… avant un rétropédalage précipité de la ministre de l’Economie et des Finances, Nadia Fettah Alaoui, qui a affirmé que rien ne serait fait dans ce sens en 2023… au risque de « condamner les réformes sociales lancées par le gouvernement » ? Réponse, plus tard.


Dans le même ordre d’idées, le gouvernement a également reculé dans son projet de taxer les avocats qui se sont mis en grève un peu partout, menaçant la sécurité juridique des citoyens et contraignant le ministre du Budget à encore accepter un compromis.

 

Maintenant, ce sont différents ordres professionnels (architectes, topographes, vétérinaires, médecins, dentistes,…) qui s’élèvent contre l’idée de taxer à la source les revenus des personnes physiques et morales relevant de leurs différents métiers ; leur affaire est discutable, mais pas insensée, et le gouvernement reculera encore.

Et puis, voilà que les auto-entrepreneurs montent à leur tour au créneau pour dénoncer et même refuser les mesures fiscales qui les concernent ; le gouvernement essaie de tenir bon en affirmant, par le voix de Mme Fettah Alaoui que « le statut de l’auto-entrepreneur est utilisé pour contourner le salariat et ses charges ».

A en croire Mme la Ministre, les 373 663 autoentrepreneurs (selon la DGI, en 2021) seraient donc tous des fraudeurs ? Mais nul doute que le gouvernement reculera encore et encore, face aux professions libérales, face aux autoentrepreneurs, face à tous ceux qui s’énerveront ou simplement menaceront de le faire, à juste titre ou pas !

Est-il nécessaire, aussi, de rappeler la question profondément morale de la taxation des superprofits des « super-pétroliers » que même Antonio Guterres a qualifié d’immoraux, que Joe Biden menace de taxer, que plusieurs pays dans le monde ont déjà taxé ?

Au Maroc, rien de tel, pas un débat, pas un mot, pas une proposition… les super-riches peuvent continuer de s’enrichir, le budget de l’Etat sent le soufre, les secteurs sociaux souffrent mais le ministre du budget ne propose pas de taxer les super-taxables dont le seul mérite est d’avoir bénéficié de l’effet d‘aubaine (pour eux) d’une crise internationale qui ruine tant de monde et d’espoirs.

Et le gouvernement, dans son ensemble, il se défend, défend crânement ses positions, aligne des colonnes de chiffres, égrène des milliards de DH… mais patauge dans une grave inconséquence politique qui le contraint à reculer, à rétropédaler, à se contredire, voire à voir certains de ses membres se dédire. Une véritable chaocophonie, de l’amateurisme, de l'entre-soi (comme ce que semble être la Charte de l'investissement)…

Ecoutons Antonio Guterres noter des « signes avant-coureurs d’une vague de révoltes économiques, sociales et politiques qui pourrait n’épargner aucun pays ». Et le Maroc est un pays… Dans des situations pareilles, avec une pluviométrie qui tarde et une conjoncture locale et globale qui barde, il a besoin de politique, de concertation, de négociation, d’écoute… de responsables qui parlent et pas pour ne rien dire, qui écoutent et défendent une classe moyenne qui n’aurait, un jour, ce qu’à Dieu ne plaise, que la rue pour se  tendre et se défendre.
 

Rédigé par Aziz Boucetta sur Panorapost 


Dimanche 6 Novembre 2022

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