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Le dirham face aux turbulences mondiales… Le Maroc peut-il transformer sa vulnérabilité en force ?


Rédigé par La Rédaction le Lundi 12 Octobre 2026

Au-delà des fluctuations monétaires, la pression sur le dirham révèle une interrogation plus profonde… celle de la capacité du modèle économique marocain à résister aux chocs extérieurs sans compromettre sa compétitivité.



Par Nadine Mouline

Imaginez la salle des marchés de Casablanca. Les cours des devises évoluent, le dollar se rapproche de la barre des 10 dirhams et l’euro dépasse les 11 dirhams. Dans le même temps, les réserves de change du Royaume affichent des niveaux élevés. À première vue, les fondamentaux semblent offrir une certaine protection. Pourtant, le déficit commercial se creuse et les besoins en devises demeurent importants. Derrière ce contraste se dessine une question que les seuls indicateurs monétaires ne suffisent pas à résoudre : jusqu’où l’économie marocaine peut-elle absorber les turbulences internationales sans fragiliser son équilibre intérieur ?
 
La question dépasse largement le marché des changes. Elle renvoie à la structure productive du pays, à sa dépendance aux importations et à sa capacité à générer des recettes extérieures suffisamment diversifiées. Car lorsqu'une économie importe davantage qu'elle n'exporte, elle s'expose à des tensions sur ses échanges extérieurs, particulièrement lorsque les prix mondiaux de l'énergie, des céréales ou des matières premières augmentent. Le Maroc, dont une partie des besoins énergétiques et des intrants industriels provient de l'étranger, reste ainsi sensible aux crises géopolitiques, aux perturbations logistiques et aux variations des cours internationaux.
 
Le paradoxe marocain est alors manifeste : des réserves de change importantes ne signifient pas nécessairement une économie à l'abri des chocs. Elles constituent un rempart précieux pour honorer les engagements extérieurs et préserver la confiance des opérateurs économiques. Mais elles ne remplacent ni une base productive suffisamment diversifiée ni une capacité durable à générer des recettes en devises. Elles amortissent les déséquilibres… elles ne les suppriment pas.
 
Dans ce contexte, l'évolution du dirham mérite une lecture nuancée. Le Maroc a progressivement assoupli son régime de change, tout en maintenant un cadre de gestion encadré par Bank Al-Maghrib. La valeur de la monnaie nationale demeure influencée par les mouvements de l'euro et du dollar, qui composent son panier de référence, mais également par les conditions économiques et financières internationales. Une hausse du dollar peut ainsi renchérir la facture des importations libellées dans cette devise, même lorsque les volumes importés restent inchangés. Le choc extérieur se transmet alors à l'économie nationale par les coûts de production, les prix à la consommation et, potentiellement, le pouvoir d'achat des ménages.
 
Faut-il pour autant considérer toute dépréciation comme une menace ? Ce serait ignorer la complexité des mécanismes économiques. Une monnaie moins chère peut améliorer la compétitivité-prix des exportations et soutenir certaines activités tournées vers les marchés étrangers. Mais cet avantage reste conditionnel : encore faut-il que les entreprises disposent d'une offre exportable suffisante, que la demande étrangère réagisse favorablement et que les gains de change ne soient pas absorbés par le renchérissement des matières premières, de l'énergie et des équipements importés. Autrement dit, une monnaie plus faible ne rend pas automatiquement une économie plus compétitive… elle peut aussi révéler les limites de sa capacité à produire localement.
 
C'est précisément à ce niveau que se situe le véritable défi marocain. Au cours des dernières années, le Royaume a développé des secteurs exportateurs, notamment dans l'automobile, l'aéronautique et les activités liées aux phosphates et à leurs dérivés. Ces évolutions témoignent d'une insertion croissante dans les chaînes de valeur internationales. Toutefois, la performance de ces secteurs ne suffit pas, à elle seule, à garantir une résilience généralisée. La question essentielle est celle des retombées sur le tissu productif national : quelle part de la valeur ajoutée est créée localement ? Dans quelle mesure les entreprises marocaines s'intègrent-elles aux chaînes d'approvisionnement ? Et les gains d'exportation contribuent-ils à réduire durablement les vulnérabilités extérieures ?
 
Ces interrogations invitent à dépasser une conception de la compétitivité fondée principalement sur les coûts. Une économie durablement compétitive est d'abord une économie capable d'innover, de gagner en productivité, de former une main-d'œuvre qualifiée et de développer des activités à forte valeur ajoutée. Elle est également capable de substituer, lorsque cela est économiquement pertinent, une production locale aux importations et de diversifier ses débouchés pour limiter sa dépendance à un nombre restreint de marchés.
 
L'enjeu ne consiste évidemment pas à rechercher l'autarcie. L'ouverture commerciale reste un moteur d'investissement, de transfert technologique et de croissance. Il s'agit plutôt de construire une ouverture mieux maîtrisée, dans laquelle les importations soutiennent davantage la transformation productive et les exportations génèrent des revenus plus diversifiés. Cela suppose de renforcer les liens entre les grandes industries exportatrices et les PME locales, d'améliorer l'accès au financement, d'investir dans la recherche et le développement et d'accélérer la transition énergétique. Réduire la vulnérabilité énergétique, notamment, ne relève pas uniquement de la politique environnementale… c'est aussi un enjeu de sécurité économique et de résilience extérieure.
 
La politique de change doit, dans cette perspective, être articulée avec les politiques industrielle, commerciale et budgétaire. Une flexibilité monétaire accrue peut faciliter l'absorption de certains chocs, mais elle exige une économie suffisamment capable de s'y adapter. Une dépréciation peut soutenir certains exportateurs tout en pénalisant les entreprises endettées en devises ou dépendantes d'intrants étrangers. La question n'est donc pas de défendre à tout prix un niveau particulier du dirham, ni de considérer son affaiblissement comme un instrument miracle de compétitivité. Elle est de déterminer dans quelles conditions le régime de change, les réserves de change et les politiques structurelles peuvent contribuer ensemble à la stabilité macroéconomique.
 
Au fond, le véritable test de résilience du Maroc ne se joue pas uniquement lorsque les marchés internationaux deviennent instables. Il se joue dans la capacité du pays à transformer les périodes de relative stabilité en occasions de réduire ses dépendances, d'améliorer sa productivité et de consolider son appareil productif. Les réserves de change peuvent acheter du temps… seules des transformations structurelles peuvent en faire un avantage durable.
 
Le dirham est ainsi bien plus qu'un prix affiché sur un écran de marché… il constitue l'un des révélateurs de la position du Maroc dans l'économie mondiale. La question décisive n'est pas seulement de savoir comment protéger la monnaie nationale face aux turbulences extérieures, mais comment bâtir une économie dont la stabilité repose davantage sur sa capacité à produire, à innover et à exporter. Car la meilleure protection contre les chocs de demain ne sera pas nécessairement un dirham plus fort, mais une économie marocaine plus productive, plus diversifiée et moins vulnérable aux dépendances qu'elle n'a pas encore réussi à surmonter.




Lundi 12 Octobre 2026
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