Le double-jeu à triple bande de l’UE




Par Aziz Boucetta

A lire ou à écouter en podcast :  (1.21 Mo)

Quand le parlement européen adopte une résolution contre le Maroc, les pays membres qui regardaient ailleurs font les yeux doux au royaume, le cajolent et lui jurent la main sur le cœur que tout va bien et ira encore vers le meilleur… et quand la Cour de justice de l’UE annule un accord, voire deux, la Commission européenne vient dire tout le bien qu’elle pense du Maroc, multipliant les phrases rituelles et les embrassades virtuelles. Mais avec le temps, le jeu de rôles à trois (Commission, parlement, justice) commence à s’éclaircir…
 

Dans une sorte de dédoublement, la Commission européenne fait le distinguo entre le politique et l’économique, faisant des affaires au et avec le Maroc, y développant ses entreprises et y faisant prospérer leurs richesses ; et dans une sorte de « en même temps », les pays qui la composent refusent toujours de reconnaître l’intégrité territoriale du royaume, laissant la porte ouverte aux autres institutions européennes pour bloquer, entraver, menacer au besoin et condamner quand c’est possible un pays qui œuvre à son développement.
 

En mai dernier, donc, le parlement européen adopte une résolution où il condamne le Maroc pour sa politique migratoire, et cette semaine, c’est le Tribunal européen qui annule deux accords, sur l’agriculture et sur la pêche, passés entre le Maroc et l’UE. Mais dans les deux cas, la Commission européenne monte au créneau, assure Rabat de son amitié, lui réitère son immense considération, rappelant la force du partenariat commun et exaltant la bonne tenue de leur voisinage.
 

Mais la réalité est autre, et la réalité est qu’il y a crise avec l’Europe, ouverte avec Madrid et Berlin, et aujourd’hui larvée avec Paris. Les envolées oratoires et autres déclarations de bonnes intentions n’y font rien, et le Maroc a lui aussi, à son tour, appris à dire avec le sourire le contraire de ce qu’il pense et à assurer ruisselant de vertu l’inverse de ce qu’il porte dans son esprit et son cœur.
 

La réalité, la voici : le problème actuel du Maroc est la reconnaissance de son Sahara comme partie intégrante de son territoire. La géographie le dit, l’histoire l’affirme et le simple bon sens le confirme. Mais le problème de l’UE est qu’elle continue de fonctionner dans une logique post guerre froide, avec ses relents post coloniaux. Les trois plus grandes nations du Vieux continent, Allemagne, France et Espagne, savent que le Sahara est historiquement partie intégrante du royaume. Elles le savent par notre histoire commune et elles le savent par leurs archives… et pourtant, elles persistent à le nier encore et toujours, attendant les résolutions de l’ONU qui ne viendront pas parce que l’ONU leur « appartient » !
 

La logique de la colonisation de la fin du 19ème siècle et les pratiques de la décolonisation du milieu du 20ème ne peuvent plus fonctionner face aux enjeux géopolitiques de ce début de 21ème siècle. Les Anglais l’ont compris et ont quitté l’Europe, les Américains l’ont compris et ils méprisent l’Europe, les Chinois l’ont compris et ils se jouent de l’Europe. A son tour, le Maroc le comprend et s’éloigne de l’Europe, pourtant voisine. Et en géopolitique, le voisinage est comme la famille dans l’adage populaire : on ne le choisit pas, on le subit, mais on choisit ses amis.
 

L’Europe reste enfermée dans ses démons historiques, et n’a d’autre préoccupation à l’égard de son voisinage que les questions de migrations et la prospérité économique unilatérale. Il ne faut pas oublier l’appellation initiale du commissariat de « protection de notre mode de vie européen », qui en dit long sur les profonds ressorts qui animent les esprits sur le Vieux continent, nostalgique d’une domination condescendante qui n’est plus. D’où les problèmes de voisinage avec la Turquie, avec la Russie et aujourd’hui avec le Maroc.
 

Alors le Maroc s’ouvre et se rapproche de ces puissances qui se projettent dans les défis du 21ème siècle. Il dispose d’atouts non négligeables, ayant bâti son économie sur des fondements durables, qu’il reste certes à développer mais qui sont là, en plus de la position géographique, de la richesse de son sous-sol terrestre ou maritime, de la qualité de ses compétences, de la force croissante de son soft power, et de la stabilité de son système politique. Les Américains, dans leur stratégie planétaire, l’ont compris et s’investissent sur notre sol, les Chinois l’ont saisi et cherchent une place dans le royaume. Les Anglais en ont pris la mesure, multiplient les déclarations sérieuses et enchainent les signaux diplomatiques, en vue d’une prochaine reconnaissance de l’intégrité du royaume, et ils sont suivis en cela par Israël. Indiens, Turcs, Japonais scrutent et prospectent…
 

Dans l’intervalle, le Maroc, ayant compris le double-jeu européen résumé dans le dicton marocain يكول الغلة او يسب الملة, affecte de croire les déclarations des Européens, gagnant du temps le temps de détricoter la présence européenne sur son sol, meurtri par le coup dans le dos des Espagnols recevant Brahim Ghali et ignorant l’Histoire dont ils sont responsables, révolté par les Allemands qui disent vouloir ralentir le développement du Maroc pour rééquilibrer le Maghreb et les Français qui veulent nous « punir » en refusant des visas à une intelligentsia qui s’en souviendra.
 

Aujourd’hui, le Maroc ne le dit pas assez fort, mais ce qu’il attend est une clarification de la position européenne sur le Sahara atlantique, une clarification franche et massive. Le faire débloquera les choses à terme, persister à atermoyer les compliquera à jamais.
 

Rédigé par Aziz Boucetta sur https://panorapost.com



Dimanche 3 Octobre 2021

Dans la même rubrique :