Le livre absent, l’intelligence présente : penser le SIEL à l’ère de l’IA


Par Dr Az-Eddine Bennani.

À Rabat, du 30 avril au 10 mai 2026, le Salon International de l’Édition et du Livre rassemble éditeurs, auteurs, lecteurs et institutions dans ce qui demeure l’un des plus grands rendez-vous culturels du Maroc. Dans une ville élevée au rang de Capitale mondiale du livre UNESCO 2026, le symbole est fort : le livre est célébré comme patrimoine, comme transmission, comme objet culturel central.

Et pourtant, une question s’impose, silencieuse mais essentielle : que signifie, aujourd’hui, être présent… ou absent… dans un salon du livre ?



Je fais partie de ces auteurs dont les ouvrages ne sont pas exposés dans cette édition.

Faut-il y voir un oubli, une marginalité, ou simplement un effet des logiques éditoriales ?

Sans doute un peu des trois. Car le salon reste structuré autour d’un principe simple : ce sont les éditeurs qui exposent, et non directement les auteurs.

L’absence d’un auteur est donc souvent celle d’un circuit, d’un réseau, d’un modèle de diffusion. Mais réduire la question à cette seule logique serait passer à côté de l’essentiel.

Car ce qui se joue aujourd’hui dépasse largement la présence physique d’un livre sur un stand. Nous vivons une transformation profonde du rapport au savoir, à l’écriture et à la lecture. Le livre n’est plus seulement un objet à feuilleter.

Il devient une base de connaissances, une source exploitable par des systèmes d’intelligence artificielle, une matière vivante interrogée, recomposée, augmentée.

Demain — et ce demain est déjà là — les livres seront moins lus qu’utilisés. Ils seront parcourus par des modèles d’intelligence artificielle, interrogés via des interfaces conversationnelles, transformés en assistants capables de dialoguer avec leurs lecteurs. Un ouvrage ne sera plus seulement acheté ou consulté : il sera interrogé, exploré, questionné, comme un interlocuteur.

Nous pouvons déjà, aujourd’hui, créer un chatbot dédié à un livre.

Poser une question, obtenir une réponse contextualisée, naviguer dans les idées sans lire linéairement l’ensemble du texte. Une nouvelle forme de lecture émerge : fragmentée, interactive, orientée vers l’usage.

Dans ce contexte, le salon du livre ne peut rester uniquement un espace d’exposition. Il doit devenir un espace d’expérimentation. Un lieu où l’on ne présente pas seulement des ouvrages, mais où l’on montre comment un livre devient un système intelligent, comment un texte se transforme en dialogue, comment l’auteur devient architecte de connaissances.

L’absence de certains livres — et notamment des miens — dans ce salon n’est donc pas seulement une question de visibilité. Elle révèle une transition.

Une tension entre deux mondes : celui du livre comme objet, et celui du livre comme infrastructure cognitive. Je ne formule ici ni plainte, ni reproche. Simplement une observation.

Le risque, pour les salons du livre, est de devenir les vitrines d’un modèle en décalage avec les usages émergents. Le défi, au contraire, est d’anticiper ces mutations, d’intégrer pleinement l’intelligence artificielle dans la manière même de concevoir le livre et sa diffusion.

Le prochain salon du livre ne pourra pas être uniquement un salon de l’édition. Il devra être aussi un salon de l’intelligence.

Un salon où coexisteront des livres imprimés, des livres numériques et des livres conversationnels. Car au fond, la question n’est pas de savoir si un auteur est présent ou absent.

La vraie question est ailleurs : le salon est-il en phase avec ce que devient le livre ? Et sur ce point, le débat ne fait que commencer.

Par Dr Az-Eddine Bennani.


Lundi 4 Mai 2026

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