Le paradoxe WEIRD de l'intelligence artificielle

Et si la première question était « de quel humain parle-t-on ? »


Par Dr Az-Eddine Bennani.

« L'intelligence artificielle dépassera bientôt l'intelligence humaine. » Cette affirmation est devenue presque banale. Pourtant, une question essentielle demeure : de quel humain parle-t-on ?
En psychologie et en sciences cognitives, les chercheurs connaissent le biais WEIRD (Western, Educated, Industrialized, Rich and Democratic). De nombreuses théories sur le comportement humain ont été élaborées à partir de ces populations, puis parfois généralisées à l'ensemble de l'humanité.



Une interrogation comparable mérite aujourd'hui d'être posée à propos de l'intelligence artificielle.

Les grands modèles apprennent à partir de milliards de documents, de conversations et d'images, dont une part importante provient d'environnements culturels et linguistiques appartenant au monde WEIRD.

Lorsque l'on affirme que l'IA dépassera l'intelligence humaine, parle-t-on réellement de toute l'humanité, ou d'une représentation particulière de celle-ci ?

Et le Maroc dans tout cela ? Le Marocain navigue naturellement entre l'arabe, la darija, l'amazighe, le français et parfois d'autres langues. Il mobilise des références historiques, religieuses, sociales et culturelles qui lui sont propres.

Il ne s'agit pas d'affirmer qu'il existerait une intelligence marocaine différente de l'intelligence humaine. Il s'agit de rappeler qu'une intelligence artificielle ne peut comprendre en profondeur que ce qu'elle a appris.

Si certaines réalités sont peu présentes dans les données d'entraînement, elles seront nécessairement moins bien représentées.

C'est pourquoi la souveraineté algorithmique devient un enjeu majeur.

Au-delà des infrastructures, elle concerne désormais les données, les corpus, les langues, les connaissances et les méthodes d'évaluation qui façonnent les modèles d'IA.

L'ambition d'AI Made in Morocco ne devrait pas seulement consister à utiliser des technologies conçues ailleurs.

Elle devrait aussi viser à produire des jeux de données, des modèles, des évaluations et des algorithmes qui intègrent les réalités marocaines et enrichissent l'intelligence artificielle mondiale.

Le défi n'est pas de construire une IA marocaine contre une IA occidentale. Le défi est de construire une IA mondiale qui apprenne enfin de toutes les humanités.

C'est pourquoi, chaque fois que j'entends annoncer que l'IA dépassera l'intelligence humaine, je repose la même question : de quel humain parle-t-on ?


Mercredi 22 Juillet 2026

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