Par Rachid Boufous
L’occupation des îles Chafarinas en 1848, situées au large de la côte orientale marocaine, précède de quelques années seulement l’événement qui va brutalement replacer le Maroc au centre de la vie politique espagnole, puisque les incidents répétés autour des limites de Ceuta conduisent le gouvernement du général Leopoldo O’Donnell à déclarer la guerre au Maroc le 22 octobre 1859, dans un climat d’enthousiasme patriotique particulièrement intense en Espagne où l’intervention reçoit le soutien d’une grande partie des forces politiques et où des volontaires sont recrutés jusque dans des régions éloignées du théâtre des opérations.
La guerre de 1859-1860 constitue un moment fondamental dans le renversement historique du rapport de forces entre les deux rives, car l’Espagne dispose désormais de la supériorité militaire et technologique européenne face à un sultanat marocain dont les structures militaires ne lui permettent plus de soutenir une confrontation de cette ampleur, tandis que l’armée espagnole, malgré de graves difficultés logistiques et sanitaires qui lui coûteront plusieurs milliers d’hommes, progresse depuis Ceuta, remporte notamment les combats des Castillejos, s’empare de Tétouan le 6 février 1860, puis remporte la bataille de Wad-Ras le 23 mars, ouvrant la route de Tanger et obligeant finalement le sultan Mohammed IV à négocier.
Le traité de Wad-Ras, signé à Tétouan le 26 avril 1860, impose au Maroc des conditions particulièrement lourdes, parmi lesquelles une indemnité de guerre de 400 millions de réaux, somme considérable pour les finances du Makhzen, le maintien de l’occupation espagnole de Tétouan jusqu’au paiement de cette indemnité et la confirmation ou l’extension de certaines dispositions territoriales concernant les possessions espagnoles, tandis que la victoire est célébrée en Espagne avec une ferveur qui dépasse largement la seule importance militaire de la campagne, parce qu’elle permet à une puissance ayant perdu une grande partie de son empire américain de retrouver momentanément le sentiment d’une grandeur extérieure.
La symbolique historique est remarquable, car la direction des armées s’est désormais inversée : pendant le Moyen Âge, plusieurs puissances installées au Maghreb avaient franchi le détroit pour intervenir dans la péninsule, tandis qu’au XIXe siècle l’armée espagnole traverse désormais vers le sud, occupe une grande ville marocaine et impose ses conditions au sultan, renversement qui marque l’entrée de la relation hispano-marocaine dans l’âge colonial et qui laissera dans les deux pays des souvenirs nécessairement différents, puisque ce qui est célébré en Espagne comme la Guerra de África demeure au Maroc l’une des manifestations de l’affaiblissement du pays face aux puissances européennes.
Cette pression ne se limite bientôt plus au nord du royaume, car l’Espagne participe également au grand partage colonial de l’Afrique et, en 1884, établit sa présence sur la côte atlantique saharienne autour du Río de Oro, implantation progressivement consolidée et internationalement articulée avec les autres conquêtes européennes dans la région, donnant naissance à ce qui deviendra le Sahara espagnol et ouvrant une période de présence coloniale qui ne prendra fin que plus de quatre-vingt-dix ans plus tard.
Au début du XXe siècle, la compétition européenne autour du Maroc atteint son paroxysme, la conférence d’Algésiras de 1906 tente d’organiser l’intervention des puissances étrangères dans le royaume, puis le traité de Fès du 30 mars 1912 établit le protectorat français sur la plus grande partie du pays, tandis qu’une convention franco-espagnole conclue la même année organise une zone de protectorat espagnol dans le nord, essentiellement autour du Rif et du pays Jbala, avec Tétouan comme capitale, ainsi qu’une zone méridionale autour de Tarfaya, faisant ainsi du Maroc un pays dont la souveraineté est profondément amputée entre plusieurs zones d’influence étrangères.
Mais établir un protectorat sur une carte ne signifie pas contrôler le territoire, et l’Espagne va en faire l’expérience de manière particulièrement brutale dans le Rif, où la progression militaire entreprise depuis Melilla se heurte à une résistance croissante organisée autour de Mohammed ben Abdelkrim El Khattabi, ancien fonctionnaire de l’administration espagnole devenu chef d’une insurrection capable de fédérer plusieurs tribus rifaines contre la présence coloniale.
Durant l’été 1921, la progression imprudente des forces commandées par le général Manuel Fernández Silvestre provoque l’une des catastrophes les plus retentissantes de l’histoire militaire espagnole contemporaine, puisque l’effondrement commencé autour d’Annual le 22 juillet 1921 entraîne en quelques semaines la destruction d’une grande partie du dispositif militaire de la commandance de Melilla, la perte successive de nombreuses positions, la mort de plusieurs milliers de soldats espagnols et la menace directe contre Melilla elle-même, tandis qu’Abdelkrim étend son contrôle sur une grande partie du Rif et organise bientôt la République du Rif.
Annual devient en Espagne beaucoup plus qu’une bataille perdue, car le « désastre d’Annual », expression employée presque immédiatement par la presse espagnole, provoque une crise nationale, entraîne l’ouverture d’une enquête sur les responsabilités militaires connue sous le nom d’Expediente Picasso, fragilise davantage le régime parlementaire d’Alphonse XIII et contribue au climat politique dans lequel le général Miguel Primo de Rivera prendra le pouvoir en 1923, tandis qu’au Maroc le même événement acquiert une signification exactement inverse et devient l’une des grandes victoires de la résistance rifaine contre la domination coloniale.
Cette guerre produit également une génération particulière d’officiers espagnols, les africanistas, dont les carrières, les conceptions militaires et les réseaux se construisent en grande partie au Maroc, parmi lesquels figurent Francisco Franco, José Sanjurjo, Emilio Mola et plusieurs autres officiers appelés à jouer un rôle décisif dans l’histoire espagnole, tandis que l’armée développe au Maroc des unités particulièrement aguerries, dont la Légion espagnole et les Regulares, formations créées à partir de 1911 et composées principalement de soldats marocains encadrés par des officiers espagnols.
Après l’intervention française contre Abdelkrim en 1925, l’Espagne et la France coordonnent leurs opérations, et le 8 septembre 1925 commence le débarquement d’Al Hoceima, opération amphibie majeure mobilisant environ 13 000 soldats espagnols, appuyée par des moyens navals et aériens ainsi que par la coopération française, qui permet d’établir une tête de pont au cœur du dispositif rifain et contribue à inverser définitivement le cours de la guerre, jusqu’à la reddition d’Abdelkrim aux Français en mai 1926.
La pacification du protectorat espagnol ne clôt pourtant pas l’histoire militaire du Maroc dans la politique espagnole, puisqu’elle prépare paradoxalement l’un des épisodes les plus extraordinaires de toute la relation entre les deux pays : lorsque le soulèvement militaire contre la République espagnole commence le 17 juillet 1936 précisément dans le Maroc espagnol avant de gagner la péninsule, l’Armée d’Afrique constitue la force professionnelle la mieux entraînée dont disposent les insurgés, et le contrôle du détroit devient immédiatement l’un des enjeux décisifs de la guerre civile.
Parmi les forces transférées vers l’Espagne se trouvent des milliers de soldats marocains appartenant aux Regulares, bientôt rejoints par de nouvelles recrues, de sorte que plusieurs dizaines de milliers de Marocains serviront finalement dans les armées nationalistes au cours de la guerre civile de 1936-1939, participant à certaines des campagnes les plus importantes et les plus meurtrières du conflit.
Le paradoxe historique est saisissant, puisque plus de douze siècles après la traversée de Tariq Ibn Ziyad, des combattants originaires du Maroc franchissent de nouveau le détroit en armes pour débarquer dans la péninsule, mais cette fois ils ne constituent ni une armée musulmane venue conquérir l’Espagne ni les forces d’un empire maghrébin intervenant dans les affaires d’Al-Andalus, puisqu’ils sont soldats d’une armée coloniale espagnole transportés vers l’Espagne pour combattre dans une guerre civile opposant des Espagnols à d’autres Espagnols.
Cette présence marocaine possède également une importance considérable dans l’histoire des représentations, parce qu’une partie de la propagande républicaine désigne ces soldats sous le terme de « Moros » et réactive à leur sujet des images anciennes de l’envahisseur africain, créant ainsi une situation presque vertigineuse dans laquelle l’un des camps espagnols utilise des Marocains comme troupes de choc tandis que l’autre mobilise contre eux une partie de l’imaginaire historique espagnol de l’invasion venue du Sud.
Lorsque le Maroc recouvre son indépendance en 1956, cette longue histoire coloniale entre théoriquement dans sa phase terminale, mais la disparition du protectorat ne règle pas immédiatement tous les dossiers territoriaux hérités de plusieurs siècles de présence espagnole, puisque Madrid conserve encore plusieurs territoires et que leur restitution ou leur maintien va rythmer les relations entre les deux pays pendant les décennies suivantes.
La région de Tarfaya est récupérée par le Maroc en 1958, après les affrontements liés à la guerre d’Ifni et aux opérations militaires franco-espagnoles menées contre l’Armée de libération dans le Sud, tandis que Sidi Ifni, dont la possession espagnole remontait juridiquement au traité de 1860 mais dont l’occupation effective n’avait commencé qu’en 1934, demeure sous administration espagnole jusqu’à sa rétrocession au Maroc le 30 juin 1969.
L’Espagne conserve cependant Ceuta, Melilla, les îles Chafarinas, les îlots d’Alhucemas et le Peñón de Vélez de la Gomera, territoires que Madrid considère comme espagnols et dont le Maroc conteste la souveraineté, mais le principal dossier territorial entre les deux pays se déplace désormais beaucoup plus au sud, vers le Sahara espagnol, où le mouvement international de décolonisation, les revendications marocaines et l’apparition du Front Polisario rendent progressivement intenable le maintien du statu quo colonial.
En 1975, alors que le régime franquiste vit ses derniers mois et que Francisco Franco est gravement malade, la question saharienne entre dans sa phase décisive, tandis que le Maroc revendique le territoire comme partie de son intégrité territoriale, que le Front Polisario réclame l’indépendance et que les Nations unies demandent l’application du principe d’autodétermination, situation qui conduit l’Assemblée générale des Nations unies à solliciter un avis consultatif de la Cour internationale de Justice.
Le 16 octobre 1975, la Cour internationale de Justice reconnaît notamment l’existence, au moment de la colonisation espagnole, de liens juridiques d’allégeance entre le sultan du Maroc et certaines tribus du territoire, tout en estimant que les éléments examinés n’établissent pas de liens de souveraineté territoriale entre le Sahara occidental et le Maroc ou l’ensemble mauritanien qui seraient de nature à écarter l’application du principe d’autodétermination, avis dont les différentes parties retiendront ensuite des éléments distincts pour soutenir leurs propres lectures du dossier.
Quelques semaines plus tard, le roi Hassan II lance la Marche verte, et le 6 novembre 1975, environ 350 000 Marocains se dirigent vers le Sahara dans le cadre d’une mobilisation civile sans précédent, tandis que l’Espagne, confrontée simultanément à la maladie terminale de Franco, à l’imminence d’une transition politique intérieure et au risque d’un affrontement militaire avec le Maroc, choisit finalement la négociation.
Le 14 novembre 1975, l’Espagne, le Maroc et la Mauritanie concluent la Déclaration de principes de Madrid, qui prévoit la fin de la présence espagnole et l’organisation d’une administration temporaire du territoire associant notamment le Maroc et la Mauritanie, puis l’Espagne achève son retrait du Sahara en février 1976, mettant ainsi fin à une présence commencée sur la côte saharienne en 1884, même si le conflit qui suit et le statut international du territoire demeureront jusqu’à aujourd’hui au cœur d’un différend régional et international non résolu.
La Marche verte possède, dans la longue histoire que nous retraçons ici, une puissance symbolique considérable, car l’Espagne se retrouve de nouveau confrontée à une mobilisation venue du Maroc sur un territoire qu’elle contrôle, mais la logique n’est évidemment plus celle des conquêtes médiévales ni des guerres coloniales : le Maroc indépendant utilise une mobilisation populaire, la pression diplomatique et le rapport de forces politique pour obtenir le départ d’une puissance coloniale affaiblie, tandis que Madrid cherche avant tout à éviter une guerre au moment précis où le régime franquiste entre dans sa phase terminale.
L’Espagne quitte donc le Sahara, mais elle ne quitte pas l’Afrique du Nord, puisque Ceuta et Melilla demeurent espagnoles ainsi que les autres plazas de soberanía, créant une situation géopolitique extrêmement particulière dans laquelle l’Espagne possède encore au XXIe siècle deux villes autonomes et plusieurs territoires sur ou devant la côte nord-africaine, tandis que le Maroc continue de considérer Ceuta et Melilla comme des territoires dont la souveraineté devrait lui revenir.
Cette divergence territoriale ne signifie pas que les deux pays vivent dans une confrontation permanente, car les périodes de coopération sont nombreuses et leurs relations économiques, humaines et sécuritaires deviennent au contraire de plus en plus étroites après la transition démocratique espagnole, mais elle crée un arrière-plan permanent qui peut resurgir brutalement lorsque les rapports bilatéraux se détériorent, comme le démontre de manière spectaculaire la crise de l’îlot Leila/Perejil en juillet 2002, lorsqu’un petit groupe de militaires marocains s’installe sur cet îlot inhabité situé à quelques centaines de mètres de la côte marocaine et que l’Espagne répond quelques jours plus tard par l’opération Romeo-Sierra, au cours de laquelle des forces spéciales espagnoles reprennent le rocher sans combat majeur avant qu’une médiation américaine ne permette le retour au statu quo antérieur.
Qu’un îlot inhabité de quelques hectares puisse provoquer une crise diplomatique et militaire entre deux États qui entretiennent simultanément des relations économiques et sécuritaires considérables montre combien la question territoriale conserve une charge symbolique disproportionnée par rapport à la valeur matérielle des espaces concernés, parce qu’à travers Perejil, Ceuta ou Melilla se joue toujours quelque chose de plus vaste que la possession d’un morceau de terre : la définition même de la frontière entre les deux pays.
Cette frontière prend au XXIe siècle une dimension nouvelle avec la migration, puisque Ceuta et Melilla deviennent non seulement des territoires espagnols situés en Afrique, mais également deux des seules frontières terrestres entre le continent africain et l’Union européenne, ce qui transforme progressivement les anciennes murailles militaires en dispositifs de contrôle migratoire et donne aux relations entre Rabat et Madrid une dimension supplémentaire, dans laquelle la coopération marocaine devient indispensable à l’Espagne pour contrôler les passages irréguliers.
La crise de mai 2021 révèle brutalement cette nouvelle réalité lorsque plusieurs milliers de personnes, dont de nombreux Marocains et des mineurs, entrent en très peu de temps à Ceuta depuis le territoire marocain, notamment en contournant les digues frontalières ou à la nage, dans un contexte de grave tension diplomatique provoquée notamment par l’accueil en Espagne, sous une identité d’emprunt, du chef du Front Polisario, Brahim Ghali, venu y recevoir des soins médicaux.
La guerre de 1859-1860 constitue un moment fondamental dans le renversement historique du rapport de forces entre les deux rives, car l’Espagne dispose désormais de la supériorité militaire et technologique européenne face à un sultanat marocain dont les structures militaires ne lui permettent plus de soutenir une confrontation de cette ampleur, tandis que l’armée espagnole, malgré de graves difficultés logistiques et sanitaires qui lui coûteront plusieurs milliers d’hommes, progresse depuis Ceuta, remporte notamment les combats des Castillejos, s’empare de Tétouan le 6 février 1860, puis remporte la bataille de Wad-Ras le 23 mars, ouvrant la route de Tanger et obligeant finalement le sultan Mohammed IV à négocier.
Le traité de Wad-Ras, signé à Tétouan le 26 avril 1860, impose au Maroc des conditions particulièrement lourdes, parmi lesquelles une indemnité de guerre de 400 millions de réaux, somme considérable pour les finances du Makhzen, le maintien de l’occupation espagnole de Tétouan jusqu’au paiement de cette indemnité et la confirmation ou l’extension de certaines dispositions territoriales concernant les possessions espagnoles, tandis que la victoire est célébrée en Espagne avec une ferveur qui dépasse largement la seule importance militaire de la campagne, parce qu’elle permet à une puissance ayant perdu une grande partie de son empire américain de retrouver momentanément le sentiment d’une grandeur extérieure.
La symbolique historique est remarquable, car la direction des armées s’est désormais inversée : pendant le Moyen Âge, plusieurs puissances installées au Maghreb avaient franchi le détroit pour intervenir dans la péninsule, tandis qu’au XIXe siècle l’armée espagnole traverse désormais vers le sud, occupe une grande ville marocaine et impose ses conditions au sultan, renversement qui marque l’entrée de la relation hispano-marocaine dans l’âge colonial et qui laissera dans les deux pays des souvenirs nécessairement différents, puisque ce qui est célébré en Espagne comme la Guerra de África demeure au Maroc l’une des manifestations de l’affaiblissement du pays face aux puissances européennes.
Cette pression ne se limite bientôt plus au nord du royaume, car l’Espagne participe également au grand partage colonial de l’Afrique et, en 1884, établit sa présence sur la côte atlantique saharienne autour du Río de Oro, implantation progressivement consolidée et internationalement articulée avec les autres conquêtes européennes dans la région, donnant naissance à ce qui deviendra le Sahara espagnol et ouvrant une période de présence coloniale qui ne prendra fin que plus de quatre-vingt-dix ans plus tard.
Au début du XXe siècle, la compétition européenne autour du Maroc atteint son paroxysme, la conférence d’Algésiras de 1906 tente d’organiser l’intervention des puissances étrangères dans le royaume, puis le traité de Fès du 30 mars 1912 établit le protectorat français sur la plus grande partie du pays, tandis qu’une convention franco-espagnole conclue la même année organise une zone de protectorat espagnol dans le nord, essentiellement autour du Rif et du pays Jbala, avec Tétouan comme capitale, ainsi qu’une zone méridionale autour de Tarfaya, faisant ainsi du Maroc un pays dont la souveraineté est profondément amputée entre plusieurs zones d’influence étrangères.
Mais établir un protectorat sur une carte ne signifie pas contrôler le territoire, et l’Espagne va en faire l’expérience de manière particulièrement brutale dans le Rif, où la progression militaire entreprise depuis Melilla se heurte à une résistance croissante organisée autour de Mohammed ben Abdelkrim El Khattabi, ancien fonctionnaire de l’administration espagnole devenu chef d’une insurrection capable de fédérer plusieurs tribus rifaines contre la présence coloniale.
Durant l’été 1921, la progression imprudente des forces commandées par le général Manuel Fernández Silvestre provoque l’une des catastrophes les plus retentissantes de l’histoire militaire espagnole contemporaine, puisque l’effondrement commencé autour d’Annual le 22 juillet 1921 entraîne en quelques semaines la destruction d’une grande partie du dispositif militaire de la commandance de Melilla, la perte successive de nombreuses positions, la mort de plusieurs milliers de soldats espagnols et la menace directe contre Melilla elle-même, tandis qu’Abdelkrim étend son contrôle sur une grande partie du Rif et organise bientôt la République du Rif.
Annual devient en Espagne beaucoup plus qu’une bataille perdue, car le « désastre d’Annual », expression employée presque immédiatement par la presse espagnole, provoque une crise nationale, entraîne l’ouverture d’une enquête sur les responsabilités militaires connue sous le nom d’Expediente Picasso, fragilise davantage le régime parlementaire d’Alphonse XIII et contribue au climat politique dans lequel le général Miguel Primo de Rivera prendra le pouvoir en 1923, tandis qu’au Maroc le même événement acquiert une signification exactement inverse et devient l’une des grandes victoires de la résistance rifaine contre la domination coloniale.
Cette guerre produit également une génération particulière d’officiers espagnols, les africanistas, dont les carrières, les conceptions militaires et les réseaux se construisent en grande partie au Maroc, parmi lesquels figurent Francisco Franco, José Sanjurjo, Emilio Mola et plusieurs autres officiers appelés à jouer un rôle décisif dans l’histoire espagnole, tandis que l’armée développe au Maroc des unités particulièrement aguerries, dont la Légion espagnole et les Regulares, formations créées à partir de 1911 et composées principalement de soldats marocains encadrés par des officiers espagnols.
Après l’intervention française contre Abdelkrim en 1925, l’Espagne et la France coordonnent leurs opérations, et le 8 septembre 1925 commence le débarquement d’Al Hoceima, opération amphibie majeure mobilisant environ 13 000 soldats espagnols, appuyée par des moyens navals et aériens ainsi que par la coopération française, qui permet d’établir une tête de pont au cœur du dispositif rifain et contribue à inverser définitivement le cours de la guerre, jusqu’à la reddition d’Abdelkrim aux Français en mai 1926.
La pacification du protectorat espagnol ne clôt pourtant pas l’histoire militaire du Maroc dans la politique espagnole, puisqu’elle prépare paradoxalement l’un des épisodes les plus extraordinaires de toute la relation entre les deux pays : lorsque le soulèvement militaire contre la République espagnole commence le 17 juillet 1936 précisément dans le Maroc espagnol avant de gagner la péninsule, l’Armée d’Afrique constitue la force professionnelle la mieux entraînée dont disposent les insurgés, et le contrôle du détroit devient immédiatement l’un des enjeux décisifs de la guerre civile.
Parmi les forces transférées vers l’Espagne se trouvent des milliers de soldats marocains appartenant aux Regulares, bientôt rejoints par de nouvelles recrues, de sorte que plusieurs dizaines de milliers de Marocains serviront finalement dans les armées nationalistes au cours de la guerre civile de 1936-1939, participant à certaines des campagnes les plus importantes et les plus meurtrières du conflit.
Le paradoxe historique est saisissant, puisque plus de douze siècles après la traversée de Tariq Ibn Ziyad, des combattants originaires du Maroc franchissent de nouveau le détroit en armes pour débarquer dans la péninsule, mais cette fois ils ne constituent ni une armée musulmane venue conquérir l’Espagne ni les forces d’un empire maghrébin intervenant dans les affaires d’Al-Andalus, puisqu’ils sont soldats d’une armée coloniale espagnole transportés vers l’Espagne pour combattre dans une guerre civile opposant des Espagnols à d’autres Espagnols.
Cette présence marocaine possède également une importance considérable dans l’histoire des représentations, parce qu’une partie de la propagande républicaine désigne ces soldats sous le terme de « Moros » et réactive à leur sujet des images anciennes de l’envahisseur africain, créant ainsi une situation presque vertigineuse dans laquelle l’un des camps espagnols utilise des Marocains comme troupes de choc tandis que l’autre mobilise contre eux une partie de l’imaginaire historique espagnol de l’invasion venue du Sud.
Lorsque le Maroc recouvre son indépendance en 1956, cette longue histoire coloniale entre théoriquement dans sa phase terminale, mais la disparition du protectorat ne règle pas immédiatement tous les dossiers territoriaux hérités de plusieurs siècles de présence espagnole, puisque Madrid conserve encore plusieurs territoires et que leur restitution ou leur maintien va rythmer les relations entre les deux pays pendant les décennies suivantes.
La région de Tarfaya est récupérée par le Maroc en 1958, après les affrontements liés à la guerre d’Ifni et aux opérations militaires franco-espagnoles menées contre l’Armée de libération dans le Sud, tandis que Sidi Ifni, dont la possession espagnole remontait juridiquement au traité de 1860 mais dont l’occupation effective n’avait commencé qu’en 1934, demeure sous administration espagnole jusqu’à sa rétrocession au Maroc le 30 juin 1969.
L’Espagne conserve cependant Ceuta, Melilla, les îles Chafarinas, les îlots d’Alhucemas et le Peñón de Vélez de la Gomera, territoires que Madrid considère comme espagnols et dont le Maroc conteste la souveraineté, mais le principal dossier territorial entre les deux pays se déplace désormais beaucoup plus au sud, vers le Sahara espagnol, où le mouvement international de décolonisation, les revendications marocaines et l’apparition du Front Polisario rendent progressivement intenable le maintien du statu quo colonial.
En 1975, alors que le régime franquiste vit ses derniers mois et que Francisco Franco est gravement malade, la question saharienne entre dans sa phase décisive, tandis que le Maroc revendique le territoire comme partie de son intégrité territoriale, que le Front Polisario réclame l’indépendance et que les Nations unies demandent l’application du principe d’autodétermination, situation qui conduit l’Assemblée générale des Nations unies à solliciter un avis consultatif de la Cour internationale de Justice.
Le 16 octobre 1975, la Cour internationale de Justice reconnaît notamment l’existence, au moment de la colonisation espagnole, de liens juridiques d’allégeance entre le sultan du Maroc et certaines tribus du territoire, tout en estimant que les éléments examinés n’établissent pas de liens de souveraineté territoriale entre le Sahara occidental et le Maroc ou l’ensemble mauritanien qui seraient de nature à écarter l’application du principe d’autodétermination, avis dont les différentes parties retiendront ensuite des éléments distincts pour soutenir leurs propres lectures du dossier.
Quelques semaines plus tard, le roi Hassan II lance la Marche verte, et le 6 novembre 1975, environ 350 000 Marocains se dirigent vers le Sahara dans le cadre d’une mobilisation civile sans précédent, tandis que l’Espagne, confrontée simultanément à la maladie terminale de Franco, à l’imminence d’une transition politique intérieure et au risque d’un affrontement militaire avec le Maroc, choisit finalement la négociation.
Le 14 novembre 1975, l’Espagne, le Maroc et la Mauritanie concluent la Déclaration de principes de Madrid, qui prévoit la fin de la présence espagnole et l’organisation d’une administration temporaire du territoire associant notamment le Maroc et la Mauritanie, puis l’Espagne achève son retrait du Sahara en février 1976, mettant ainsi fin à une présence commencée sur la côte saharienne en 1884, même si le conflit qui suit et le statut international du territoire demeureront jusqu’à aujourd’hui au cœur d’un différend régional et international non résolu.
La Marche verte possède, dans la longue histoire que nous retraçons ici, une puissance symbolique considérable, car l’Espagne se retrouve de nouveau confrontée à une mobilisation venue du Maroc sur un territoire qu’elle contrôle, mais la logique n’est évidemment plus celle des conquêtes médiévales ni des guerres coloniales : le Maroc indépendant utilise une mobilisation populaire, la pression diplomatique et le rapport de forces politique pour obtenir le départ d’une puissance coloniale affaiblie, tandis que Madrid cherche avant tout à éviter une guerre au moment précis où le régime franquiste entre dans sa phase terminale.
L’Espagne quitte donc le Sahara, mais elle ne quitte pas l’Afrique du Nord, puisque Ceuta et Melilla demeurent espagnoles ainsi que les autres plazas de soberanía, créant une situation géopolitique extrêmement particulière dans laquelle l’Espagne possède encore au XXIe siècle deux villes autonomes et plusieurs territoires sur ou devant la côte nord-africaine, tandis que le Maroc continue de considérer Ceuta et Melilla comme des territoires dont la souveraineté devrait lui revenir.
Cette divergence territoriale ne signifie pas que les deux pays vivent dans une confrontation permanente, car les périodes de coopération sont nombreuses et leurs relations économiques, humaines et sécuritaires deviennent au contraire de plus en plus étroites après la transition démocratique espagnole, mais elle crée un arrière-plan permanent qui peut resurgir brutalement lorsque les rapports bilatéraux se détériorent, comme le démontre de manière spectaculaire la crise de l’îlot Leila/Perejil en juillet 2002, lorsqu’un petit groupe de militaires marocains s’installe sur cet îlot inhabité situé à quelques centaines de mètres de la côte marocaine et que l’Espagne répond quelques jours plus tard par l’opération Romeo-Sierra, au cours de laquelle des forces spéciales espagnoles reprennent le rocher sans combat majeur avant qu’une médiation américaine ne permette le retour au statu quo antérieur.
Qu’un îlot inhabité de quelques hectares puisse provoquer une crise diplomatique et militaire entre deux États qui entretiennent simultanément des relations économiques et sécuritaires considérables montre combien la question territoriale conserve une charge symbolique disproportionnée par rapport à la valeur matérielle des espaces concernés, parce qu’à travers Perejil, Ceuta ou Melilla se joue toujours quelque chose de plus vaste que la possession d’un morceau de terre : la définition même de la frontière entre les deux pays.
Cette frontière prend au XXIe siècle une dimension nouvelle avec la migration, puisque Ceuta et Melilla deviennent non seulement des territoires espagnols situés en Afrique, mais également deux des seules frontières terrestres entre le continent africain et l’Union européenne, ce qui transforme progressivement les anciennes murailles militaires en dispositifs de contrôle migratoire et donne aux relations entre Rabat et Madrid une dimension supplémentaire, dans laquelle la coopération marocaine devient indispensable à l’Espagne pour contrôler les passages irréguliers.
La crise de mai 2021 révèle brutalement cette nouvelle réalité lorsque plusieurs milliers de personnes, dont de nombreux Marocains et des mineurs, entrent en très peu de temps à Ceuta depuis le territoire marocain, notamment en contournant les digues frontalières ou à la nage, dans un contexte de grave tension diplomatique provoquée notamment par l’accueil en Espagne, sous une identité d’emprunt, du chef du Front Polisario, Brahim Ghali, venu y recevoir des soins médicaux.
L’Espagne déploie alors des militaires à Ceuta, l’Union européenne affirme que la frontière espagnole constitue également une frontière européenne et la crise révèle avec une clarté exceptionnelle l’interdépendance stratégique entre les deux pays, puisque Madrid comprend à quel point la stabilité de ses frontières méridionales dépend de la coopération des autorités marocaines, tandis que Rabat mesure simultanément la valeur politique de cette coopération dans sa relation avec l’Espagne et, plus largement, avec l’Union européenne.
Le rapprochement diplomatique engagé en 2022, après que le gouvernement de Pedro Sánchez a considéré l’initiative marocaine d’autonomie pour le Sahara comme la base « la plus sérieuse, réaliste et crédible » pour parvenir à une solution au différend, ouvre ensuite une période de coopération renforcée, mais les événements de juillet 2026 à Ceuta démontrent une nouvelle fois que la frontière demeure extraordinairement sensible, puisque des dizaines de milliers de personnes tentent ou réussissent à franchir les dispositifs frontaliers dans un mouvement d’une ampleur exceptionnelle, accompagné de morts, de disparitions et d’une nouvelle crise politique en Espagne, tandis que la question des mineurs marocains arrivés sur le territoire espagnol devient à son tour un sujet de tension entre les deux pays.
Il serait historiquement absurde de comparer ces jeunes Marocains cherchant à gagner Ceuta aux soldats de Tariq Ibn Ziyad ou aux armées almoravides et almohades, puisque les premiers sont des migrants, souvent poussés par la recherche d’un avenir meilleur, tandis que les seconds étaient les combattants de puissances militaires organisées, mais l’intérêt de la longue histoire n’est précisément pas de confondre des phénomènes séparés par treize siècles : il consiste à comprendre pourquoi certaines images contemporaines peuvent réveiller dans une société des représentations beaucoup plus anciennes et pourquoi les termes d’« invasion », d’« assaut » ou de « menace venue du Sud » réapparaissent périodiquement dans certains discours espagnols lorsque la frontière de Ceuta ou de Melilla est soumise à une pression exceptionnelle.
De 1859 à 2026, la nature de la relation s’est ainsi transformée plusieurs fois sans que la géographie cesse d’en imposer les contraintes, puisque l’Espagne a successivement combattu le Maroc, occupé Tétouan, consolidé ses possessions africaines, colonisé le Sahara, établi un protectorat dans le Rif, subi le désastre d’Annual, recruté des dizaines de milliers de Marocains dans ses armées, abandonné son protectorat après l’indépendance, restitué Tarfaya et Ifni, quitté le Sahara, conservé Ceuta et Melilla, affronté diplomatiquement Rabat autour de l’îlot Perejil puis construit avec le Maroc l’une des coopérations économiques et sécuritaires les plus importantes de son voisinage méditerranéen.
Cette succession d’affrontements et de rapprochements conduit à une conclusion moins spectaculaire mais historiquement plus solide que celle d’une hostilité éternelle : l’Espagne et le Maroc ne sont pas deux ennemis héréditaires, mais deux États dont la proximité géographique a constamment transformé les évolutions de l’un en questions de sécurité pour l’autre, ce qui explique pourquoi leurs périodes de coopération peuvent être extraordinairement étroites sans jamais supprimer complètement une méfiance stratégique accumulée pendant des générations.
L’Espagne sait aujourd’hui que la stabilité de Ceuta et Melilla, la maîtrise d’une partie des flux migratoires vers l’Andalousie, la lutte contre les trafics et le terrorisme, la sécurité du détroit et une partie de ses intérêts économiques en Afrique du Nord dépendent d’une coopération étroite avec Rabat, tandis que le Maroc sait que l’Espagne constitue une porte essentielle vers l’Union européenne, un partenaire économique majeur, un voisin incontournable et un acteur dont les positions peuvent peser considérablement sur ses intérêts stratégiques, notamment sur le dossier du Sahara.
Jamais peut-être les deux pays n’ont donc autant eu besoin l’un de l’autre, et jamais cette interdépendance n’a rendu aussi visible le paradoxe qui traverse leur histoire, parce qu’un voisin dont on dépend est également un voisin dont les décisions peuvent vous affecter davantage que celles d’un pays lointain, ce qui signifie que l’intensification de la coopération ne produit pas nécessairement la disparition de la méfiance et peut même, dans certaines circonstances, rendre chacun plus attentif aux intentions de l’autre.
Depuis la guerre de Tétouan jusqu’aux événements de Ceuta de juillet 2026, en passant par Annual, la guerre civile espagnole, l’indépendance du Maroc, la Marche verte, le départ espagnol du Sahara, Perejil et la crise migratoire de 2021, une même réalité géographique traverse ainsi des situations politiques radicalement différentes : les deux pays vivent face à face, leurs espaces stratégiques se chevauchent, leurs sociétés sont désormais profondément liées et aucune décision importante concernant le détroit, la migration, la sécurité ou l’équilibre de la Méditerranée occidentale ne peut durablement être prise par l’un en ignorant l’autre.
C’est précisément cette histoire qui permet de comprendre pourquoi la relation hispano-marocaine ne peut être réduite aux mots rassurants de la diplomatie ni, à l’inverse, à la caricature de deux peuples condamnés à l’hostilité, car derrière les déclarations d’amitié existent des intérêts nationaux, derrière les intérêts existent des rapports de force, derrière les rapports de force existent des mémoires et, derrière ces mémoires, demeure toujours cette géographie extraordinairement simple qui explique peut-être davantage que tout le reste : quelques kilomètres de mer séparent deux pays qui, depuis treize siècles, n’ont jamais réellement pu se détourner l’un de l’autre.
C’est à partir de cette accumulation historique, et non d’une prétendue inimitié naturelle entre deux peuples, que peut alors être comprise la méfiance réciproque qui subsiste aujourd’hui entre Marocains et Espagnols, malgré le commerce, le tourisme, les migrations, les familles mixtes, la coopération sécuritaire et les intérêts désormais considérables qu’ils partagent, car des voisins aussi proches et dont l’histoire a été aussi conflictuelle peuvent devenir des partenaires indispensables sans pour autant cesser immédiatement de se surveiller.
Et c’est précisément cette contradiction, celle de deux pays devenus indispensables l’un à l’autre tout en demeurant profondément attentifs aux intentions de leur voisin, qui constitue le véritable sujet de la troisième partie.
Fin de la Partie II
Le rapprochement diplomatique engagé en 2022, après que le gouvernement de Pedro Sánchez a considéré l’initiative marocaine d’autonomie pour le Sahara comme la base « la plus sérieuse, réaliste et crédible » pour parvenir à une solution au différend, ouvre ensuite une période de coopération renforcée, mais les événements de juillet 2026 à Ceuta démontrent une nouvelle fois que la frontière demeure extraordinairement sensible, puisque des dizaines de milliers de personnes tentent ou réussissent à franchir les dispositifs frontaliers dans un mouvement d’une ampleur exceptionnelle, accompagné de morts, de disparitions et d’une nouvelle crise politique en Espagne, tandis que la question des mineurs marocains arrivés sur le territoire espagnol devient à son tour un sujet de tension entre les deux pays.
Il serait historiquement absurde de comparer ces jeunes Marocains cherchant à gagner Ceuta aux soldats de Tariq Ibn Ziyad ou aux armées almoravides et almohades, puisque les premiers sont des migrants, souvent poussés par la recherche d’un avenir meilleur, tandis que les seconds étaient les combattants de puissances militaires organisées, mais l’intérêt de la longue histoire n’est précisément pas de confondre des phénomènes séparés par treize siècles : il consiste à comprendre pourquoi certaines images contemporaines peuvent réveiller dans une société des représentations beaucoup plus anciennes et pourquoi les termes d’« invasion », d’« assaut » ou de « menace venue du Sud » réapparaissent périodiquement dans certains discours espagnols lorsque la frontière de Ceuta ou de Melilla est soumise à une pression exceptionnelle.
De 1859 à 2026, la nature de la relation s’est ainsi transformée plusieurs fois sans que la géographie cesse d’en imposer les contraintes, puisque l’Espagne a successivement combattu le Maroc, occupé Tétouan, consolidé ses possessions africaines, colonisé le Sahara, établi un protectorat dans le Rif, subi le désastre d’Annual, recruté des dizaines de milliers de Marocains dans ses armées, abandonné son protectorat après l’indépendance, restitué Tarfaya et Ifni, quitté le Sahara, conservé Ceuta et Melilla, affronté diplomatiquement Rabat autour de l’îlot Perejil puis construit avec le Maroc l’une des coopérations économiques et sécuritaires les plus importantes de son voisinage méditerranéen.
Cette succession d’affrontements et de rapprochements conduit à une conclusion moins spectaculaire mais historiquement plus solide que celle d’une hostilité éternelle : l’Espagne et le Maroc ne sont pas deux ennemis héréditaires, mais deux États dont la proximité géographique a constamment transformé les évolutions de l’un en questions de sécurité pour l’autre, ce qui explique pourquoi leurs périodes de coopération peuvent être extraordinairement étroites sans jamais supprimer complètement une méfiance stratégique accumulée pendant des générations.
L’Espagne sait aujourd’hui que la stabilité de Ceuta et Melilla, la maîtrise d’une partie des flux migratoires vers l’Andalousie, la lutte contre les trafics et le terrorisme, la sécurité du détroit et une partie de ses intérêts économiques en Afrique du Nord dépendent d’une coopération étroite avec Rabat, tandis que le Maroc sait que l’Espagne constitue une porte essentielle vers l’Union européenne, un partenaire économique majeur, un voisin incontournable et un acteur dont les positions peuvent peser considérablement sur ses intérêts stratégiques, notamment sur le dossier du Sahara.
Jamais peut-être les deux pays n’ont donc autant eu besoin l’un de l’autre, et jamais cette interdépendance n’a rendu aussi visible le paradoxe qui traverse leur histoire, parce qu’un voisin dont on dépend est également un voisin dont les décisions peuvent vous affecter davantage que celles d’un pays lointain, ce qui signifie que l’intensification de la coopération ne produit pas nécessairement la disparition de la méfiance et peut même, dans certaines circonstances, rendre chacun plus attentif aux intentions de l’autre.
Depuis la guerre de Tétouan jusqu’aux événements de Ceuta de juillet 2026, en passant par Annual, la guerre civile espagnole, l’indépendance du Maroc, la Marche verte, le départ espagnol du Sahara, Perejil et la crise migratoire de 2021, une même réalité géographique traverse ainsi des situations politiques radicalement différentes : les deux pays vivent face à face, leurs espaces stratégiques se chevauchent, leurs sociétés sont désormais profondément liées et aucune décision importante concernant le détroit, la migration, la sécurité ou l’équilibre de la Méditerranée occidentale ne peut durablement être prise par l’un en ignorant l’autre.
C’est précisément cette histoire qui permet de comprendre pourquoi la relation hispano-marocaine ne peut être réduite aux mots rassurants de la diplomatie ni, à l’inverse, à la caricature de deux peuples condamnés à l’hostilité, car derrière les déclarations d’amitié existent des intérêts nationaux, derrière les intérêts existent des rapports de force, derrière les rapports de force existent des mémoires et, derrière ces mémoires, demeure toujours cette géographie extraordinairement simple qui explique peut-être davantage que tout le reste : quelques kilomètres de mer séparent deux pays qui, depuis treize siècles, n’ont jamais réellement pu se détourner l’un de l’autre.
C’est à partir de cette accumulation historique, et non d’une prétendue inimitié naturelle entre deux peuples, que peut alors être comprise la méfiance réciproque qui subsiste aujourd’hui entre Marocains et Espagnols, malgré le commerce, le tourisme, les migrations, les familles mixtes, la coopération sécuritaire et les intérêts désormais considérables qu’ils partagent, car des voisins aussi proches et dont l’histoire a été aussi conflictuelle peuvent devenir des partenaires indispensables sans pour autant cesser immédiatement de se surveiller.
Et c’est précisément cette contradiction, celle de deux pays devenus indispensables l’un à l’autre tout en demeurant profondément attentifs aux intentions de leur voisin, qui constitue le véritable sujet de la troisième partie.
Fin de la Partie II