Les chiffres ahurissants… des femmes violentées


Rédigé par La rédaction le Jeudi 15 Janvier 2026

79.059 plaintes pour violences faites aux femmes traitées en une seule année. Le chiffre claque comme une portière qu’on referme trop vite. Il impressionne, il inquiète, il dérange. Derrière cette statistique officielle livrée par la présidence du ministère public pour l’année 2025, il y a des visages, des silences, des renoncements, parfois des sursauts. Faut-il y voir la preuve d’un État plus attentif ou le symptôme d’un mal plus profond qui résiste encore aux lois et aux discours ? Les responsables associatifs engagés sur le terrain, regardent ces chiffres avec gravité, mais aussi avec une forme de scepticisme lucide.



Violences faites aux femmes : quand les chiffres parlent enfin

Image IA
 

79.059 plaintes. 25.885 personnes poursuivies. 24.806 dossiers judiciaires ouverts. Pris isolément, ces chiffres pourraient presque rassurer : la machine judiciaire fonctionne, les parquets traitent, poursuivent, instruisent. C’est le message officiel. Et il mérite d’être entendu.
 

Pendant des années, le reproche était inverse : trop peu de plaintes, trop de classements, trop de découragement. Aujourd’hui, les statistiques montrent une mobilisation réelle des parquets face aux violences faites aux femmes. Le président du ministère public, Hicham Balaoui, l’a dit sans détour : les plaintes sont prises en charge, les poursuites engagées, les dossiers ouverts.
 

Sur le terrain associatif, on constate effectivement un changement. Des femmes osent davantage franchir la porte d’un commissariat ou d’un parquet. Certaines le disent clairement : « Cette fois, on m’a écoutée ». Ce n’est pas rien. Dans un pays où la violence conjugale a longtemps été reléguée à la sphère privée, ce déplacement vers l’espace public est un signal.
 

Mais un signal ne fait pas une victoire. 79.059 plaintes, ce n’est pas seulement la preuve d’une meilleure prise en charge. C’est aussi, et surtout, l’indice d’une violence massive, persistante, banalisée dans trop de foyers. À ce niveau, la question n’est plus seulement judiciaire. Elle est sociale, culturelle, éducative.
 

Poursuivre, oui… mais protéger jusqu’où ?

25.885 personnes poursuivies. Le chiffre est important, mais il appelle une lecture attentive. Combien de condamnations effectives ? Combien de mesures de protection réellement appliquées ? Combien de femmes suivies sur la durée ?
 

Dans les associations, une inquiétude revient souvent : la judiciarisation progresse plus vite que l’accompagnement. Porter plainte est une étape. Survivre après l’avoir fait en est une autre. Logement, indépendance économique, suivi psychologique, protection contre les représailles… la justice ne peut pas tout, seule.
 

Un magistrat confiait récemment, en marge d’un séminaire associatif : « Le dossier avance, mais la femme, elle, reste exposée ». Cette phrase résume un malaise. Le Maroc a fait des progrès normatifs indéniables, notamment avec la loi 103-13. Mais l’effectivité reste inégale selon les territoires, les moyens, les sensibilités locales.
 

Il serait injuste de nier l’effort institutionnel. Les parquets jouent leur rôle. Mais il serait tout aussi dangereux de s’en satisfaire. La violence faite aux femmes n’est pas qu’un contentieux à traiter. C’est un système à déconstruire.
 

Traite des êtres humains : l’angle mort qui inquiète

105 affaires de traite des êtres humains recensées en 2025. Le chiffre paraît faible comparé aux violences conjugales. Trop faible, même. Et c’est là que le scepticisme s’installe.
 

Personne, sur le terrain associatif, ne croit sérieusement que la traite se limite à une centaine de dossiers. Exploitation domestique, sexuelle, économique, migration forcée… les réseaux existent, les vulnérabilités aussi. Ce chiffre traduit moins la réalité du phénomène que la difficulté à l’identifier, à le qualifier juridiquement, à le prouver.
 

Là encore, les parquets ont pris « les mesures et décisions légales nécessaires ». Formellement, tout est juste. Mais la traite exige une coordination plus large : police, justice, société civile, coopération internationale. Sans cette chaîne complète, beaucoup de situations restent invisibles.
 

Éducation et filles : un combat discret mais décisif

78.221 élèves réintégrés après un abandon scolaire, dont 39 % de filles. Ce chiffre, souvent relégué en fin de communiqué, mérite qu’on s’y arrête. Parce que l’éducation est l’un des leviers les plus puissants contre les violences faites aux femmes.
 

Chaque fille qui retourne en classe, c’est une vulnérabilité en moins. Moins de dépendance économique, moins de mariages précoces, plus de capacité à dire non. Les parquets, en appliquant la Convention de lutte contre l’abandon scolaire, jouent ici un rôle qui dépasse leur mission habituelle.
 

Dans certaines zones rurales, des responsables associatifs racontent comment l’intervention du parquet a permis de convaincre une famille réticente. Ce sont des victoires silencieuses, rarement médiatisées, mais essentielles.
 
Mariage précoce : un signal fort, mais fragile

12.174 réquisitions de refus de mariage de mineurs. 84 % des demandes. La hausse de 12 % en un an est significative. Elle traduit un changement de posture : la protection de l’enfant prime davantage qu’auparavant.
 

C’est un progrès réel. Et il faut le dire. Trop souvent, le débat sur le mariage des mineurs se polarise entre indignation morale et relativisme culturel. Ici, les chiffres montrent une ligne plus ferme, assumée par le ministère public.
 

Mais là encore, la vigilance s’impose. Le refus juridique ne suffit pas toujours à changer des pratiques sociales enracinées. Certaines unions se déplacent vers l’informel. D’autres se négocient hors radar. Le droit protège, mais il ne transforme durablement que s’il est accompagné par l’éducation, la sensibilisation et des alternatives concrètes pour les familles.


​Entre avancées réelles et malaise persistant

Alors, que disent vraiment ces chiffres ahurissants ? Ils racontent un Maroc en mouvement, mais encore traversé de tensions. Un État qui agit davantage, mais une société qui change plus lentement. Une justice plus mobilisée, mais des violences toujours massives.

Pour les responsables associatifs, il faut refuser deux pièges. Le premier serait le triomphalisme : brandir les statistiques comme des trophées. Le second serait le cynisme : décréter que rien ne change. La réalité est entre les deux.

Oui, des progrès existent. Oui, ils sont mesurables. Mais non, ils ne suffisent pas encore à rassurer pleinement. Les femmes violentées ne demandent pas seulement des chiffres. Elles demandent de la sécurité, de la dignité, une seconde chance réelle.

La force du Maroc a toujours été sa capacité à évoluer sans se renier. Fidèle à ses valeurs, à sa monarchie constitutionnelle, à un Islam du juste milieu, notre société peut aller plus loin. À condition de regarder les chiffres non comme une fin, mais comme un point de départ.




Jeudi 15 Janvier 2026
Dans la même rubrique :