Les compétences au cœur de l’inclusion économique au Maroc à l’ère de l’IA

Reconstruire le pont entre formation et les entreprises


Par Dr Az-Eddine Bennani

L’inclusion économique est aujourd’hui l’un des enjeux majeurs du développement au Maroc. Elle ne peut plus être pensée uniquement à travers l’emploi ou le diplôme. Elle renvoie à une participation réelle à la création de valeur, à l’accès effectif au travail et au revenu, et à la capacité pour chacun de construire une trajectoire de vie autonome dans une économie en transformation rapide.

Ce constat se heurte à un paradoxe désormais bien connu. Alors que de nombreux jeunes et moins jeunes peinent à s’insérer durablement sur le marché du travail, les entreprises, qui constituent pourtant le cœur de la création d’emplois, rencontrent des difficultés persistantes à recruter. Cette tension n’est pas conjoncturelle. Elle révèle un désalignement structurel entre formation et économie réelle.



Ce désalignement tient en grande partie à la rupture persistante entre les systèmes de formation et les entreprises.

Les universités, la formation professionnelle et les centres privés produisent des diplômés, mais trop souvent sans traduction opérationnelle immédiate. À l’inverse, les entreprises évoluent sous fortes contraintes de temps, de trésorerie et de performance, et attendent des compétences directement mobilisables.

Entre les deux, le lien existe, mais il reste fragile. C’est ce pont des compétences qu’il faut désormais reconstruire.

Dans ce contexte, la compétence devient un enjeu central d’inclusion. Pour celles et ceux qui ne disposent ni de patrimoine ni de réseau, elle constitue souvent le seul capital réel. Mais une compétence n’a de valeur que si elle est utile, reconnue, lisible et mobilisable dans l’entreprise, au contact de situations de travail concrètes.

Cela suppose de dépasser une logique centrée sur le diplôme pour privilégier les compétences techniques, numériques, comportementales et entrepreneuriales réellement activables.

À l’ère du numérique et de l’intelligence artificielle, les modèles classiques de formation montrent clairement leurs limites.

Attendre la fin de l’année, ou la fin d’un cycle, pour envoyer les étudiants en stage n’est plus une solution. Cette logique arrive trop tard dans un monde où les technologies, les métiers et les besoins évoluent à grande vitesse.

La formation doit désormais commencer dès les premières années, avec une participation active et continue des entreprises, tout au long de l’année, selon un planning structuré et partagé.

Former ainsi permet d’exposer très tôt les apprenants aux réalités économiques, aux outils numériques, aux usages de l’IA, aux contraintes organisationnelles et aux exigences de performance.

Les compétences se construisent progressivement, par itérations successives, et non dans une rupture artificielle entre temps de formation et temps de travail. Dans ce modèle, les entreprises ne sont plus de simples lieux d’accueil ponctuels, mais de véritables partenaires permanents de la formation.

Cette approche n’est pas théorique.

Dès la fin des années 1990, avec d’autres collègues, nous avions anticipé ces transformations en créant en France un programme de formation hybride, à la croisée de l’ingénierie informatique, des systèmes d’information et du management.

L’objectif était déjà de former des profils capables de comprendre les technologies, d’en maîtriser les usages organisationnels et d’en piloter les impacts stratégiques dans les entreprises.

Aujourd’hui, cette intuition reste pleinement d’actualité et doit être prolongée par des programmes hybrides, co-conçus avec les entreprises et pensés dès l’origine en tenant compte des technologies d’intelligence artificielle.

Reconstruire le pont des compétences entre formation et entreprises ne se décrète pas.

Cela suppose de traduire les besoins réels des entreprises en compétences, d’organiser la formation selon des temporalités compatibles avec la réalité économique, et de mettre en place une boucle de retour permanente pour ajuster en continu les parcours. C’est à ce prix que la formation pourra redevenir un véritable levier d’inclusion économique.

L’inclusion économique ne commence pas avec un diplôme délivré en fin de parcours. Elle commence dès les premières années, lorsque les compétences se construisent en interaction réelle avec les entreprises.

À l’ère de l’IA, où tout va très vite, retarder cette rencontre est un luxe que ni le Maroc, ni ses entreprises, ni sa jeunesse ne peuvent plus se permettre.

Par Dr Az-Eddine Bennani


Lundi 9 Février 2026

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