Maroc 2026 : les électeurs ne tournent pas le dos à la démocratie, ils demandent des preuves


Rédigé par La rédaction le Jeudi 18 Juin 2026

À quelques mois des législatives de 2026, une enquête de l’association Les Citoyens met des mots et des chiffres sur un malaise que beaucoup sentaient déjà monter dans les cafés, les familles, les universités et les réseaux sociaux : les Marocains ne rejettent pas le vote, mais ils doutent de ceux qui prétendent le porter. Le constat est sévère. Il mérite pourtant d’être lu à charge et à décharge. Car derrière la défiance envers les partis, l’éloignement des jeunes et la fatigue des promesses électorales, il reste une demande politique réelle. Encore faut-il l’entendre avant qu’elle ne se transforme en silence durable.



Une défiance électorale qui ne vient pas de nulle part

Il y a des chiffres qui ne claquent pas comme des slogans, mais qui restent en tête. Celui-ci, par exemple : 66,6 % des personnes interrogées considèrent encore le vote comme un devoir civique important ou très important. Deux Marocains sur trois, dans cet échantillon, ne disent donc pas que les élections ne servent à rien par principe. Ils ne jettent pas l’idée démocratique à la poubelle. Ils y tiennent encore, parfois par conviction, parfois par héritage familial, parfois parce qu’au Maroc, malgré tout, l’urne reste un moment où le citoyen peut dire quelque chose sans crier.

Mais juste après, la douche froide arrive : seuls 13,6 % jugent crédibles les résultats des dernières élections. Et 56,3 % attribuent les notes les plus faibles à cette crédibilité. Là, le message est brutal. On veut bien voter, mais on doute de la sincérité du jeu. On accepte le principe, mais on se méfie du mécanisme. On respecte l’institution, mais on regarde ses acteurs avec un œil fatigué.

L’enquête, menée par l’association Les Citoyens auprès de 2.992 personnes, entre janvier et avril 2026, dans les douze régions du Royaume, n’est pas présentée comme statistiquement représentative de tout le corps électoral. C’est une précision importante. Il ne faut donc pas la transformer en verdict national définitif.

L’échantillon est majoritairement urbain, diplômé et déjà sensible aux questions publiques. Mais c’est justement là que le signal devient intéressant, presque plus inquiétant : si même ces catégories, souvent plus informées et plus politisées, expriment une telle distance, que se passe-t-il chez ceux qui ne répondent jamais aux enquêtes, ne lisent plus les journaux, ne regardent plus les débats et n’attendent plus grand-chose des partis ?

Certes, le constat est dur pour la classe politique. Les institutions publiques ne recueillent la confiance que de 8,3 % des répondants, quand 66,1 % leur accordent une évaluation négative. Les partis, eux, semblent avoir perdu le lien quotidien avec les citoyens. 79,5 % des personnes interrogées disent n’entretenir aucune relation avec eux. Ce n’est plus seulement une question d’image. C’est une coupure physique, sociale, presque affective.

Mais, il faut rappeler que cette défiance ne concerne pas uniquement les partis marocains. Beaucoup de démocraties vivent une fatigue semblable : crise de la représentation, colère contre les élites, montée des réseaux sociaux, soupçon permanent. Mais au Maroc, cette crise prend une couleur particulière. Le citoyen ne demande pas seulement des slogans sur la proximité. Il veut voir des élus présents entre deux campagnes, pas seulement pendant les semaines où l’on distribue sourires, promesses et photos de terrain.

​Les partis politiques face à leur angle mort : le citoyen ordinaire

La donnée la plus cinglante concerne peut-être l’utilité perçue des partis. Plus de 88 % des répondants considèrent qu’ils ne s’intéressent pas réellement aux préoccupations des citoyens. 90,4 % estiment que les élus ne respectent pas leurs engagements. Dans un pays où la politique reste encore très personnalisée, où l’on vote souvent pour un visage, un nom, une appartenance locale ou familiale, cette défiance envers la parole donnée est lourde.

Elle dit quelque chose de très simple : la promesse électorale ne vaut plus grand-chose lorsqu’elle n’est pas suivie d’un compte rendu. Combien de candidats reviennent devant leurs électeurs pour dire : voilà ce que j’ai fait, voilà ce que je n’ai pas réussi à faire, voilà pourquoi ? Très peu. Trop peu.

Dans plusieurs villes, on ne voit les élus qu’au moment des inaugurations, des campagnes ou des crises. Entre-temps, le citoyen se débrouille avec l’administration, les files d’attente, les transports, l’école de ses enfants, le coût de la vie, l’emploi introuvable pour son fils diplômé ou la petite affaire qui peine à survivre.

Le Maroc a pourtant besoin de partis forts. Pas de partis bruyants uniquement en période électorale. Pas de machines à distribuer des tazkiyat comme on distribue des tickets d’entrée. Des partis capables de produire des idées, de former des cadres, de sélectionner des candidats crédibles et de défendre des politiques publiques compréhensibles.

La tazkiya, longtemps perçue comme une affaire interne, devient ici un enjeu national.

Qui les partis investissent-ils ?
Des profils compétents pour accompagner les grands chantiers territoriaux ?
Des notables capables de ramener des voix ? Des jeunes formés mais sans réseau ?
Des femmes visibles sur les affiches mais marginalisées dans les décisions ?


La question est sensible, mais elle ne peut plus être évitée.

Certes, beaucoup de formations ont laissé s’installer une impression de rente politique. Le militant de terrain a été remplacé par le gestionnaire de campagne. La discussion locale par la communication numérique. La conviction par le calcul électoral.

Mais, les partis évoluent aussi dans un contexte difficile : fragmentation sociale, impatience citoyenne, pression des réseaux, complexité des politiques publiques, montée des attentes territoriales. Gouverner ou même représenter devient plus difficile quand chaque décision est commentée en direct, souvent sans nuance.

Mais l’argument a ses limites. Les citoyens ne reprochent pas seulement aux partis de ne pas tout résoudre. Ils leur reprochent de ne pas écouter, de ne pas expliquer, de ne pas rendre compte. C’est plus grave, parce que cela touche au cœur du contrat politique.

Le passage le plus alarmant de l’étude concerne la jeunesse. 86,7 % des répondants estiment que la place accordée aux jeunes dans la vie politique est faible ou très faible. Seulement 2,2 % la jugent satisfaisante. Ce chiffre devrait être affiché dans les sièges des partis, pas pour faire peur, mais pour obliger à réfléchir.

Car le paradoxe est là : les 18-24 ans apparaissent comme la catégorie la plus disposée à voter, avec 49,8 % d’intention positive de participation. Autrement dit, les jeunes ne sont pas forcément contre la politique. Ils sont contre une certaine manière de faire de la politique. Ils veulent être pris au sérieux autrement que comme décor de meeting, public de conférence ou cible TikTok.

On entend souvent dire que la jeunesse marocaine est distraite, impatiente, trop connectée, peu idéologique. C’est parfois vrai. Mais cette lecture devient paresseuse lorsqu’elle sert à masquer l’essentiel. Beaucoup de jeunes veulent comprendre les choix économiques, parler d’emploi, de logement, de dignité, de mobilité sociale, d’accès à la culture, de libertés responsables, d’égalité des chances. Ils ne demandent pas la lune. Ils demandent une place dans la conversation nationale.

Les femmes, elles aussi, expriment une intention de vote plus élevée que les hommes : 49 % disent qu’elles voteront certainement ou probablement, contre 39,6 % des hommes. Pourtant, elles restent moins présentes sur les listes électorales et davantage exposées aux obstacles administratifs et procéduraux, selon les auteurs. Là encore, le Maroc a avancé, mais l’écart entre les textes, les discours et la réalité quotidienne demeure visible.

Autre bascule : l’information politique passe désormais massivement par les réseaux sociaux. 74 % des répondants les citent comme principale source d’information politique, très loin devant la presse écrite ou électronique (13,6 %), la télévision (3,4 %) et la radio (0,4 %). Ce chiffre mérite une pause. Il montre une révolution silencieuse. Les partis parlent encore souvent avec les codes de l’ancien monde, pendant que les citoyens s’informent, s’indignent, commentent et parfois se radicalisent dans des espaces numériques où le vrai, le faux, l’émotion et la manipulation circulent à la même vitesse.

Il serait facile de blâmer uniquement les réseaux sociaux. Ce serait trop confortable. Les réseaux amplifient la défiance, mais ils ne l’inventent pas. Quand un citoyen ne trouve pas de réponse claire dans le discours partisan, il ira chercher ailleurs. Et ailleurs, il trouvera parfois mieux. Parfois pire.

Abstention : le risque d’un silence qui s’installe

L’enquête décrit une chaîne de participation déjà fragilisée.
53,1 % des répondants sont inscrits sur les listes électorales, 38,7 % ne le sont pas et 8,2 % ignorent leur situation administrative.

Pour les élections de 2021, 41,3 % des électeurs éligibles déclarent avoir volontairement boycotté le scrutin. Seuls 47,9 % affirment avoir déjà voté au moins une fois dans leur vie.

À l’approche de 2026, 27,9 % disent qu’ils voteront certainement et 14,4 % probablement.

Cela fait 42,3 % d’intentions favorables. En face, 38,6 % expriment une intention négative, tandis que 19,1 % restent indécis. Le vrai champ de bataille démocratique est là : non pas chez ceux qui ont déjà décidé de voter, ni même chez ceux qui ont juré de ne plus y aller, mais chez cette zone grise qui hésite encore.

Le chiffre le plus inquiétant reste celui-ci : 24,1 % des répondants affirment qu’aucune mesure proposée ne pourrait les convaincre de participer. L’expression utilisée dans le rapport, celle d’un noyau dur de l’abstention, n’est pas exagérée. Une abstention conjoncturelle peut se corriger. Une abstention identitaire, installée, presque assumée comme une posture de lucidité, devient beaucoup plus difficile à traiter.

Les raisons invoquées ramènent presque toujours à la confiance. Parmi les non-inscrits, 53,4 % citent d’abord le manque de confiance, devant le sentiment que le vote ne sert à rien (20,3 %). Chez ceux qui ont boycotté en 2021, la défiance envers les partis arrive aussi en tête, avec 51,9 %. Viennent ensuite l’idée que le vote « ne change rien » (22,1 %) et l’absence de candidats représentant réellement les attentes des électeurs (11,3 %).

Ces chiffres disent une lassitude, mais pas forcément une démission. C’est là qu’il faut faire attention. Un citoyen qui critique les partis n’est pas automatiquement un citoyen anti-démocratique. Souvent, c’est même l’inverse. Il critique parce qu’il attend mieux. Il s’éloigne parce qu’il a été déçu. Il boycotte parfois non par indifférence, mais par colère froide.

Alors, que faire ? Les répondants donnent eux-mêmes des pistes :

garantir l’intégrité des élections (47,5 %),
présenter des programmes clairs (42,9 %),
ouvrir davantage la porte aux jeunes candidats (40,6 %),
renforcer la transparence du financement partisan (39,7 %) 
mieux informer les citoyens sur le processus électoral (37,7 %).


Ce ne sont pas des demandes extravagantes. Ce sont les bases d’une démocratie qui se respecte. Le Maroc dispose d’atouts institutionnels, d’une stabilité précieuse, d’une Monarchie constitutionnelle qui garantit la continuité de l’État, et d’une société qui reste attachée à l’ordre, à la solidarité et à l’évolution progressive. Mais cette stabilité ne doit pas devenir un prétexte à l’endormissement partisan.

Les législatives de 2026 ne seront donc pas seulement une compétition entre formations politiques. Elles seront un test de confiance. Les partis peuvent choisir la vieille méthode : investir les profils rentables, sortir les programmes tardivement, promettre beaucoup, expliquer peu. Ils peuvent aussi comprendre que quelque chose a changé dans le pays. Le citoyen marocain n’est plus seulement un électeur à convaincre. C’est un observateur exigeant, connecté, parfois dur, souvent sceptique, mais pas condamné à l’indifférence.

La démocratie marocaine n’a pas besoin de discours dramatiques. Elle a besoin de gestes vérifiables. Des candidats choisis pour leur compétence et leur intégrité. Des campagnes moins folkloriques. Des débats publics réguliers. Des programmes lisibles. Des élus qui reviennent vers les citoyens après l’élection, même quand les nouvelles ne sont pas bonnes.

À quelques mois du scrutin, le message est clair : le problème n’est pas que les Marocains ne croient plus au vote. Le problème, plus sérieux, est qu’ils veulent savoir si ceux qui leur demandent de voter croient encore vraiment à la responsabilité politique. Et cette question-là, aucune affiche électorale ne pourra l’effacer.




Jeudi 18 Juin 2026
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