Maroc–Espagne : le détroit de Gibraltar, entre coopération stratégique et souveraineté économique.


Par Abdelghani El Arrasse.

Alors que les tensions autour des routes maritimes mondiales ravivent les débats sur la souveraineté économique, la question du rôle du Maroc et de l’Espagne dans la gestion du détroit de Gibraltar s’impose comme un enjeu stratégique majeur.

Le monde est en train de changer. Les équilibres géopolitiques qui ont longtemps structuré les échanges internationaux sont aujourd’hui remis en question, et avec eux, les principes implicites qui régissaient les grandes routes du commerce mondial.

Dans ce contexte de recomposition, le débat autour des détroits stratégiques refait surface avec une intensité nouvelle.

Après les tensions observées autour du détroit d'Ormuz, une interrogation s’impose désormais plus près de nous : le détroit de Gibraltar peut-il, à son tour, devenir un levier de souveraineté économique pour les États qui le bordent ?



La question mérite d’être posée sans détour.

Chaque jour, des flux considérables de marchandises, d’hydrocarbures et de biens stratégiques transitent par ce passage étroit qui relie la mer Méditerranée à l’océan Atlantique. Il s’agit là d’un point névralgique du commerce mondial, au même titre que le canal de Suez ou le canal de Panama.

Pourtant, malgré cette position géographique exceptionnelle, le Maroc demeure encore en retrait dans la captation directe de la valeur générée par ce flux permanent.

Cette situation interpelle et appelle à une réflexion de fond : peut-on durablement se contenter d’être un simple territoire de passage dans un monde où la souveraineté économique devient un impératif stratégique ?

Certes, le cadre juridique international, notamment celui défini par la Convention des Nations unies sur le droit de la mer, impose des limites claires.

Le principe de liberté de transit dans les détroits internationaux constitue un pilier fondamental du droit maritime contemporain. Il ne saurait être remis en cause sans provoquer des tensions majeures et des réactions en chaîne à l’échelle mondiale. Mais considérer ce cadre comme figé serait une lecture incomplète de la réalité.

L’histoire des relations économiques internationales montre que les normes évoluent, que les États innovent et que des modèles hybrides peuvent émerger, conciliant liberté de circulation et valorisation économique.

Dans ce contexte, toute réflexion sérieuse suppose un dialogue étroit avec l’Espagne. Une initiative unilatérale serait non seulement inefficace, mais potentiellement contre-productive.

En revanche, une approche concertée, fondée sur des intérêts communs et une vision stratégique partagée, pourrait ouvrir la voie à de nouvelles formes de coopération.

Cela étant, il serait illusoire d’ignorer les divergences d’intérêts et les équilibres géopolitiques en présence.

Le statu quo actuel bénéficie à de nombreux acteurs internationaux, et toute tentative de remise en cause suscitera inévitablement des résistances.

Dès lors, la véritable question n’est peut-être pas celle, simpliste, de l’instauration de droits de passage.

Elle réside plutôt dans la capacité du Maroc à transformer cet avantage géographique en puissance économique réelle. C’est dans cette optique que des infrastructures comme Tanger Med prennent tout leur sens.

En développant des plateformes logistiques de classe mondiale, en attirant les flux plutôt qu’en les contraignant, et en créant de la valeur autour du transit plutôt que sur le transit lui-même, le Maroc s’inscrit déjà dans une logique plus fine, plus efficace et surtout plus conforme aux réalités du commerce international.

Ce débat, en définitive, dépasse largement la seule question du détroit.

Il révèle une prise de conscience plus profonde : celle de la nécessité pour le Maroc d’assumer pleinement sa souveraineté économique dans un monde en mutation. Entre respect du droit international, pragmatisme économique et ambition stratégique, l’enjeu est de taille.

Il ne s’agit pas de fermer des routes, mais de redéfinir notre place sur ces routes. Le détroit de Gibraltar ne deviendra probablement pas un “Hormuz européen”.

Mais il peut, à condition d’une vision claire et assumée, devenir l’un des piliers d’une stratégie marocaine renouvelée, tournée vers la création de valeur, l’influence et le leadership régional.

La vraie question n’est donc pas de savoir si le Maroc peut taxer le passage. Elle est bien plus fondamentale : le Maroc veut-il continuer à subir les dynamiques de la mondialisation, ou entend-il désormais en être un acteur structurant ?

Rédigé par Abdelghani El Arrasse - Économiste Membre de L’AEI.


Lundi 13 Avril 2026

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