Médecine au Maroc : préserver l’ascenseur social pour mieux soigner les territoires


Par Abdelghani El Arrasse
Analyste économique



La tribune du Dr Anwar Cherkaoui, publié sur Quid.ma intitulée « Médecine : l’ascenseur social marche-t-il encore au Maroc ? », pose une question qui dépasse largement la situation matérielle des médecins.

Elle nous interroge sur quelque chose de plus fondamental : notre système éducatif permet-il encore à un jeune Marocain brillant, quelle que soit l’origine sociale de sa famille, de transformer son mérite et son travail en réussite professionnelle ? 

Je partage largement le diagnostic posé.

Pendant longtemps, les études supérieures publiques — et particulièrement les études médicales — ont constitué l’un des instruments les plus puissants de mobilité sociale au Maroc. Des enfants de familles modestes ont pu devenir médecins, professeurs, ingénieurs ou hauts cadres grâce à l’école publique, à l'université et à leur mérite personnel.

Il serait regrettable que cette mécanique se fragilise précisément au moment où le Maroc a besoin de renforcer considérablement son capital humain.
Mais je voudrais prolonger cette réflexion par une autre question : *et si préserver l’ascenseur social dans les études médicales devenait également un moyen de répondre aux insuffisances de notre système de santé ?* 

 Le problème commence avant l’entrée à l’hôpital

Lorsque nous parlons des difficultés du système sanitaire marocain, nous évoquons naturellement le nombre de médecins, les hôpitaux, les équipements, la couverture médicale ou encore les disparités entre territoires.

Mais la politique sanitaire commence en réalité beaucoup plus tôt.

Elle commence avec l’élève qui rêve de devenir médecin.

Augmenter les capacités de formation constitue une nécessité. Mais ouvrir davantage de places ne suffit pas à garantir une véritable démocratisation.

Il faut également se demander qui peut réellement suivre ces études jusqu’au bout.

Un étudiant issu d’une famille disposant de moyens financiers importants peut plus facilement supporter plusieurs années d’études, se loger loin de sa famille, financer certaines dépenses liées à sa formation, poursuivre une spécialisation puis attendre les premières années nécessaires à la construction de sa carrière.

Pour l’étudiant issu d’un milieu modeste, le diplôme est théoriquement le même, mais le parcours économique ne l’est pas nécessairement.

C’est là que l’analyse d’Anwar Cherkaoui me paraît particulièrement pertinente : l’égalité devant le concours ne garantit pas automatiquement l’égalité devant le parcours.

 Ne pas opposer mérite et origine sociale

La solution ne consiste évidemment pas à diminuer l’exigence académique.

La médecine doit rester une formation exigeante parce que la compétence du médecin engage directement la santé et parfois la vie du patient.

Il faut au contraire préserver une sélection fondée sur le mérite tout en donnant aux étudiants méritants les moyens matériels d’aller jusqu’au bout.

Autrement dit : sélectionner sur les compétences, mais empêcher que la situation financière de la famille ne devienne une sélection supplémentaire.

Cela suppose une politique beaucoup plus ambitieuse de bourses, de logements universitaires, d'accompagnement et, dans certaines situations, de prêts ou financements adaptés aux longues études.

Mais cette politique sociale pourrait aller plus loin et devenir un véritable instrument d’aménagement sanitaire du territoire.

 Relier les bourses médicales aux besoins des territoires

Le Maroc connaît encore d’importantes disparités territoriales dans l’offre de soins.

Certaines grandes villes concentrent médecins, spécialistes, cliniques et équipements alors que plusieurs provinces rencontrent davantage de difficultés pour attirer et surtout conserver les professionnels de santé.

Pourquoi ne pas relier davantage politique de formation, mobilité sociale et politique territoriale de santé ?

Le Royaume pourrait développer un dispositif renforcé de bourses d’engagement territorial.

Un étudiant en médecine disposant de ressources familiales limitées pourrait bénéficier d’une prise en charge plus importante de ses conditions d'études en contrepartie, sur une base volontaire et contractuelle, d'un engagement d'exercice pendant quelques années dans une zone connaissant une insuffisance de médecins.

Il ne s’agirait pas d’une affectation punitive.

Au contraire, cette présence territoriale devrait s’accompagner d’incitations réelles : logement, rémunération attractive, conditions de travail satisfaisantes, possibilités de formation continue, perspectives de spécialisation et avantages pour une future installation.

Nous transformerions alors deux difficultés en une seule politique publique :

 aider un jeune méritant à devenir médecin et aider un territoire à disposer d’un médecin.

 L’installation constitue le deuxième étage de l’ascenseur social

L’article d’Anwar Cherkaoui soulève également un autre point essentiel : obtenir son diplôme ne suffit plus nécessairement.

Un jeune médecin qui souhaite exercer dans le secteur libéral doit parfois mobiliser des ressources importantes pour son installation.

Local, matériel médical, équipement informatique, personnel, assurances et trésorerie de démarrage représentent un investissement que tous les jeunes diplômés ne peuvent supporter de la même manière.

C'est ici que le capital familial peut de nouveau faire la différence.

Pourquoi ne pas imaginer, en partenariat avec le système bancaire, des mécanismes de financement garantis ou bonifiés pour la première installation des jeunes médecins, particulièrement lorsqu'ils choisissent des territoires insuffisamment couverts ?

Le financement pourrait être lié à un véritable projet professionnel et territorial plutôt qu’au patrimoine de la famille.

Ainsi, le jeune médecin compétent mais sans patrimoine familial ne serait pas pénalisé face à celui qui peut immédiatement bénéficier d’un local, d’un financement ou d’un réseau familial.

Investir dans un médecin, c’est investir dans le capital humain du Maroc

Il faut également changer notre manière d'appréhender le coût de ces politiques.

Une bourse accordée à un étudiant en médecine ne constitue pas seulement une dépense sociale.

C’est un investissement dans le capital humain national.

Un médecin formé exerce potentiellement pendant plusieurs décennies. Il soigne des milliers de patients, participe à la prévention, crée parfois des emplois et contribue au développement économique de son territoire.

La question économique pertinente n'est donc pas seulement : combien coûte la formation et l’accompagnement d’un médecin ?

Elle est également : *combien coûte à la collectivité l’absence de médecin là où la population en a besoin ?* 

Retards de diagnostic, déplacements vers les grandes villes, saturation des structures hospitalières, renoncement aux soins et aggravation de certaines pathologies ont eux aussi un coût économique et social.

Cinq pistes concrètes

À partir de cette réflexion, cinq orientations pourraient être étudiées : renforcer substantiellement *les bourses sur critères* sociaux et de mérite pour les études médicales longues ; développer des bourses territoriales contractuelles pour les étudiants volontaires ; améliorer le logement universitaire à proximité des facultés et CHU ; créer des mécanismes de financement de première installation accessibles aux jeunes médecins sans patrimoine familial ; et mettre en place des incitations suffisamment attractives pour que l'exercice dans les territoires déficitaires constitue une véritable opportunité professionnelle plutôt qu'une contrainte.

Il faudrait également suivre les résultats de ces politiques. Nous connaissons le nombre d’étudiants admis et de médecins formés, mais nous devrions davantage mesurer leur origine territoriale, les abandons pour raisons économiques, leur lieu d’installation et leur maintien dans les territoires quelques années après leur diplôme.

 De l’ascenseur social à l’ascenseur territorial

Je rejoins donc Anwar Cherkaoui sur l’essentiel : la médecine doit rester un rêve accessible aux jeunes Marocains qui en ont les capacités, indépendamment de la situation financière de leurs parents. 

Mais j’irais encore plus loin.

Préserver cet ascenseur social n'est pas uniquement une question de justice envers les étudiants. Cela peut devenir un élément de la réforme du système de santé lui-même. 

Le Maroc doit former davantage de médecins. Mais il doit également réfléchir à qui il forme, dans quelles conditions, avec quels accompagnements et pour quels territoires.

Nous pourrions alors passer d'une politique consistant simplement à augmenter le nombre de médecins à une politique beaucoup plus ambitieuse : utiliser la formation médicale comme un instrument conjoint de mobilité sociale, de développement du capital humain et de cohésion territoriale. 

Car l’égalité d’accès aux soins commence peut-être bien avant la porte de l’hôpital.

Elle commence lorsque l’enfant d’une famille modeste, dans une petite ville ou un village du Maroc, peut encore se dire : si je travaille et si j’en ai les capacités, moi aussi, je peux devenir médecin.

Et si, quelques années plus tard, ce même médecin peut exercer dignement là où le Maroc a le plus besoin de lui, alors l’ascenseur social aura produit quelque chose de plus précieux encore : un ascenseur territorial au service de l’égalité des chances et de l’égalité devant la santé.


Samedi 29 Aout 2026

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