Mehdi Tazi – Mohamed Bachiri : le tandem qui peut réinventer le patronat marocain...


L’élection de Tazi et Bachiri à la tête de la CGEM n’est pas un simple changement d’équipe; c’est peut-être un tournant culturel, économique, voire politique, dans la manière de considérer l’entreprise, la richesse et ceux qui prennent le risque d’investir.



Par Aziz Daouda : Directeur Technique et du Développement de la Confédération Africaine d'Athlétisme. Passionné du Maroc, passionné d'Afrique.

Le plus intéressant est la vitesse avec laquelle ils ont commencé à occuper le terrain, à proposer et à montrer qu’ils ne voient pas la CGEM comme une institution de plus, mais comme un véritable centre d’impulsion, à un moment où l'on traverse une phase particulière.

Le pays investit, les infrastructures changent d’échelle et 2030 approche. L’industrie automobile s’impose, l’aéronautique progresse, d’autres secteurs montent en puissance. Le Maroc veut devenir une plateforme énergétique, logistique et industrielle.

Mais une autre réalité persiste: lourdeurs administratives, fiscalité jugée dissuasive, accès difficile au financement pour les PME, rigidités réglementaires, culture de suspicion envers l’entreprise et absence d’un véritable récit national autour de l’entrepreneur.

C’est là que le tandem peut devenir plus qu’une simple direction patronale et contribuer à changer la perception de l’homme d’affaires. Dans une partie de l’imaginaire collectif, celui-ci est souvent caricaturé comme un prédateur, un privilégié à distance des réalités sociales. Certaines pratiques et connivences nourrissent cette perception.

Cette vision est devenue injuste pour des milliers d’entrepreneurs qui créent, investissent, exportent, innovent et portent à bout de bras des centaines de milliers d’emplois.

Créer une entreprise est un combat quotidien. Il faut gérer la concurrence internationale, les coûts, la pression fiscale, les retards de paiement, les fluctuations des marchés, les contraintes bancaires, les tensions sociales et, parfois, l’instabilité réglementaire. Derrière chaque usine qui ouvre, chaque PME qui survit, chaque exportation réussie, il y a des citoyens qui prennent des risques considérables.

Le grand défi culturel de la CGEM est de réhabiliter l’acte d’entreprendre: faire comprendre que produire de la richesse n’est pas une faute morale; gagner de l’argent honnêtement n’est pas un scandale. L’entreprise n’est pas l’ennemie du citoyen, mais sa protection contre le chômage et la précarité.

La CGEM ne peut plus se contenter d’être un syndicat. Dans les grandes économies, les organisations patronales influencent les doctrines économiques, inspirent les réformes fiscales et orientent les débats sur le travail, l’investissement, la compétitivité et l’innovation.
Au Maroc, les partis politiques parlent davantage de redistribution que de création de richesse. Un pays ne redistribuer ce qu’il ne produit pas. Le tandem doit déplacer les lignes et pousser le débat vers des questions structurantes: libérer davantage l’investissement privé, alléger la bureaucratie, rendre la fiscalité plus stimulante pour l’investissement productif, accélérer la convertibilité du dirham et assouplir les restrictions de change, transformer les PME en champions africains et faire émerger une nouvelle génération d’entrepreneurs industriels et technologiques.

Le Maroc a souvent fonctionné avec une économie prudente, administrée et contrôlée. Cette approche a apporté de la stabilité. Mais le monde change à une vitesse brutale. Seuls les pays qui osent, avancent.

Auront-ils l’audace de proposer des réformes?

La fiscalité est souvent perçue comme lourde pour les créateurs de valeur. Beaucoup d’entreprises ont le sentiment d’être davantage pénalisées pour leur croissance qu’encouragées dans leur prise de risque.

Les restrictions de change, malgré des évolutions positives, continuent également de limiter certaines ambitions internationales, notamment pour les startups. Le prochain exécutif devra faire des choix courageux et la CGEM de sortir d’une posture défensive pour devenir une force de proposition offensive, avec moins de logique corporatiste et plus de vision nationale.

Au fond, la vraie question est simple: le Maroc veut-il seulement gérer son économie ou réellement devenir une puissance économique à part entière?

Le profil de Si Mehdi intrigue aussi pour une autre raison: son rapport au sport. Excellent triathlète, il appartient à cette catégorie pour qui l’effort physique n’est pas un loisir mondain, mais une discipline de vie. Ce n'est point un détail.

Le triathlon est l’un des sports les plus révélateurs du caractère humain. Il exige vitesse, puissance, endurance, résistance mentale, capacité à gérer la souffrance et intelligence de l’effort. Exactement ce dont le Maroc économique a besoin aujourd’hui :

La vitesse pour accélérer les transformations.
La puissance pour imposer des réformes.
L’endurance pour tenir face aux résistances.

Le sport enseigne aussi une autre valeur essentielle : la culture du résultat. En sport, les excuses ne produisent rien; seule la performance compte. Peut-être est-ce cette culture que Si Mehdi et Mohamed vont insuffler au patronat marocain: moins de discours, plus d’exécution.

Les premières impressions laissent apparaître une dynamique particulière entre les deux hommes. L’un semble porter une énergie de projection, de mouvement et de mobilisation; l’autre apporte un tempérament direct et vif.

Dans une époque dominée par les transitions technologiques, énergétiques et géopolitiques, cette complémentarité est un atout majeur. Car le Maroc entre dans une compétition mondiale extrêmement rude: l’Afrique attire toutes les puissances, les chaînes industrielles se recomposent, les marchés se déplacent et les modèles économiques traditionnels sont remis en question par l’IA et les nouvelles formes de production.

Dans ce contexte, la CGEM ne peut plus être un simple espace de représentation; elle doit devenir un véritable laboratoire stratégique national.

Le Maroc dispose aujourd’hui d’atouts rares: sa stabilité, ses infrastructures modernes, sa position géographique exceptionnelle, sa proximité avec l’Europe, sa profondeur africaine et sa crédibilité internationale croissante. Mais l’histoire économique enseigne aussi que les opportunités ne durent jamais éternellement. Le pays doit donc accélérer.

Et peut-être que cette élection intervient précisément au moment où le pays a besoin d’un patronat plus offensif, plus assumé, plus visible et plus engagé dans la bataille économique mondiale. La réussite ne se mesurera pas uniquement aux rapports produits ou aux réunions organisées, mais à une question profonde: celle de transformer la culture économique du pays, où le secteur financier reste dominé par le secteur bancaire, avec un segment participatif modeste et seulement 77 entreprises cotées en Bourse, même si cela représente 47,1% du PIB (BAD).

Vont-ils réussir à contribuer à un Maroc où l’entrepreneur n’est plus suspect par principe, mais reconnu comme un acteur central de la souveraineté nationale, de l’emploi et de la prospérité collective?

Si tel est le cas, alors leur mandat dépassera largement le cadre syndical.


Samedi 6 Juin 2026

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