Mohamed Berrada rend hommage à Leila Shahid, la voix de la paix et l’âme d’une nation

In Memoriam.


Par Mohamed Berrada.

Le départ de Leila Shahid laisse un vide immense, non seulement dans le paysage diplomatique international, mais surtout dans le cœur de ceux qui, comme moi, ont eu le privilège de croiser sa route et de partager ses combats. Si les Palestiniens perdent aujourd’hui une icône et une voix d’une éloquence rare, les Marocains perdent une sœur de cœur, une femme qui incarnait à elle seule le pont indestructible entre nos deux peuples.

Notre amitié est née d’un quiproquo qui, avec le recul, témoigne de la proximité quasi fraternelle qu’elle entretenait avec ses dirigeants. Je me souviens, lors de mon arrivée comme Ambassadeur à Paris dans les années 90, Leila était venue me voir avec ce sourire et cette vivacité qui la caractérisaient.

Elle me confia alors : « Yasser Arafat m’a appelée pour m’annoncer que Sa Majesté le Roi Hassan II avait décidé d’envoyer ton mari comme ambassadeur à Paris.

C’est extraordinaire, vous allez enfin pouvoir être réunis dans la même ville ! » « Je dus alors lui préciser, non sans amusement, qu’il ne s’agissait pas de mon époux, malgré l’homonymie parfaite. »

Ce moment de rire partagé fut le ciment d’une amitié profonde et inaltérable. À travers elle, la résidence de l’Ambassade du Maroc est devenue un sanctuaire de dialogue. Je revois encore Yasser Arafat, – qui l’estimait tant- , avec son épouse, venir déjeuner et dîner à notre table lors de ses visites à Paris. C’étaient des moments de famille, où la politique se mêlait à l’intimité, où l’espoir de paix semblait à portée de main.



Leila possédait ce don rare de savoir réunir les contraires.

Mohamed Berrada
C’est ainsi que s’est formé un triangle improbable mais sincère avec Yehuda Lancry, alors Ambassadeur d’Israël à Paris. Yehuda, ce fils de Bejaâd qui portait en lui l’amour viscéral de sa terre natale, le Maroc, partageait avec nous ce désir de paix.

Ensemble, nous avons souvent reçu Shimon Peres pour des déjeuners à la résidence. Ces rencontres n’étaient pas de simples exercices mondains ; elles étaient le laboratoire de création d’un climat d’une paix possible.

C’est dans cette dynamique que nous avons pu contribuer au dialogue et organiser à Paris, avec le support des autorités françaises, ce grand forum sous l’égide de la Banque Mondiale pour lever les fonds nécessaires à la reconstruction et au développement de la Palestine.

Aujourd’hui, une profonde frustration m’envahit.

Une partie de ces visages, ces voix, ces artisans de la réconciliation sont partis. Leila Shahid était bien plus qu’une diplomate ; elle était une icône de la communication, une femme extraordinaire qui défendait son pays avec une noblesse et une intelligence qui forçaient le respect de ses adversaires les plus farouches.

Elle faisait honneur à la Palestine, elle faisait honneur à la femme arabe.

En ces moments de recueillement, je tiens à exprimer mes plus sincères condoléances à son mari, Mohamed Berrada, le grand romancier, père du « nouveaux roman » au Maroc, un géant de la pensée et de la création littéraire du monde arabe.

Si Leila était la voix vibrante de la Palestine, Mohamed Berrada était par son écriture et sa réflexion, l’un de ses soutiens les plus profonds et les plus subtils.

Adieu, chère Leila. L’histoire retiendra ton élégance intellectuelle et ton courage.

Quant à moi, je retiendrai ton rire, ta fidélité et cette conviction inébranlable que la paix est un chemin que l’on trace à force de dialogue et d’humanité.

Ton empreinte restera gravée dans nos mémoires, aussi indélébile que l’olivier de ta terre et le cèdre de nos montagnes.


*Professeur à l’université.

Par Mohamed Berrada.



Lundi 23 Février 2026

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