Discrète, sérieuse et travailleuse, la ministre de la Solidarité, de l’Insertion sociale et de la Famille commence à imposer une ligne : prévenir, accompagner, professionnaliser. Pas simplement assister.
Il y a des ministres qui occupent l’espace. Et il y a ceux qui travaillent à modifier, plus lentement, les réflexes collectifs. Naïma Ben Yahia appartient plutôt à la seconde catégorie.
Depuis son arrivée au ministère de la Solidarité, de l’Insertion sociale et de la Famille, elle ne multiplie ni les coups médiatiques ni les déclarations à forte valeur virale. Sa parole est rare. Mais, depuis quelques mois, elle dessine une orientation qui mérite d’être regardée de près : tenter de faire sortir la politique sociale marocaine du registre de l’urgence, de la compassion improvisée et parfois de l’aumône qui soulage une conscience sans toujours régler un problème.
Ce n’est pas une révolution spectaculaire. C’est peut-être mieux : une tentative de changement de méthode.
La dernière prise de position de la ministre sur la mendicité l’a montré avec une netteté inhabituelle. En appelant les citoyens à ne plus donner d’argent dans la rue, Naïma Ben Yahia s’est attaquée à un sujet délicat, presque sacré dans une société où le don est à la fois une valeur religieuse, une tradition familiale et un réflexe humain immédiat.
Son propos n’était pourtant pas de condamner la générosité. Il était de poser une question plus dérangeante : que finance réellement la pièce déposée dans une main tendue ? Une détresse passagère ? Ou parfois un système d’exploitation, notamment quand des enfants, des personnes âgées ou des femmes vulnérables deviennent les rouages visibles d’une économie de la misère ?
La nuance est essentielle. Car la ministre ne dit pas : « Ne donnez plus ». Elle semble dire : « Donnez autrement ». Soutenez les structures capables de protéger, d’héberger, d’orienter, de soigner, de réinsérer. Signalez les situations d’exploitation. Aidez à casser les circuits, plutôt qu’à les alimenter malgré vous.
C’est une idée politiquement courageuse. Elle heurte une habitude ancrée, mais elle ouvre surtout un débat nécessaire : la solidarité doit-elle être une émotion de quelques secondes, ou une organisation collective capable de remettre debout des vies fragilisées ?
Les chiffres avancés récemment par le ministère montrent l’ampleur du défi. En 2025, les centres d’aide sociale ont accueilli plus de 362.000 bénéficiaires. Les centres d’orientation et d’aide sociale ont accompagné plus de 208.000 personnes. Des dizaines de structures sont dédiées à la protection de l’enfance, à l’accompagnement des femmes ou à l’accueil des personnes en situation de grande précarité.
Ces chiffres ne sont pas seulement un bilan administratif. Ils racontent une réalité plus rude : derrière chaque indicateur, il y a une famille sans revenu stable, une femme isolée, un enfant déscolarisé, une personne âgée abandonnée ou un jeune qui n’a plus de porte à laquelle frapper.
La nouveauté, dans le discours de Naïma Ben Yahia, est de ne pas s’arrêter aux murs des centres sociaux. Le ministère annonce l’acquisition de quarante unités mobiles d’aide sociale. L’idée est simple, mais importante : ne plus attendre que les plus fragiles viennent demander de l’aide. Aller vers eux.
C’est peut-être l’un des mots-clés de son action : aller-vers.
Car les personnes les plus vulnérables sont souvent celles qui ne demandent rien. Par ignorance de leurs droits, par honte, par peur, par isolement ou simplement parce qu’elles n’ont ni transport, ni téléphone, ni interlocuteur. Une politique sociale qui attend tranquillement derrière un guichet finit toujours par servir ceux qui savent déjà comment frapper à la porte. Les autres restent dehors.
Cette même logique se retrouve dans la réflexion engagée sur la famille et le mariage. Là encore, la ministre refuse le raccourci de la subvention ou de la prime. L’idée n’est pas de distribuer une enveloppe aux jeunes qui souhaitent se marier, comme si un problème de logement, de travail, de maturité ou de dialogue pouvait se résoudre avec une aide ponctuelle.
Elle propose plutôt un accompagnement préalable, une sorte de formation initiale à la vie conjugale. Cela peut surprendre. Pourtant, il faut reconnaître l’évidence : on prépare un concours, un métier, une entreprise, un permis de conduire. Mais on entre dans le mariage, qui engage une vie entière, sans formation à la gestion du budget, aux droits et devoirs, à la communication, à la parentalité, aux conflits et aux fragilités de la vie quotidienne.
Là encore, le principe est intéressant : prévenir plutôt que réparer.
Évidemment, une formation ne fera pas disparaître les divorces. Et il ne faudrait surtout pas en faire un outil de moralisation ou une manière de culpabiliser ceux qui se séparent. Un divorce peut aussi être une protection, une libération ou une décision responsable. Mais mieux préparer les couples ne serait pas inutile, dans une société où les attentes changent, où la pression économique augmente et où les familles affrontent souvent seules des problèmes complexes.
La ministre semble également vouloir faire de l’économie du soin un chantier politique à part entière. Garde d’enfants, accompagnement des personnes âgées, prise en charge du handicap, soutien aux femmes en situation difficile : autant de tâches longtemps assumées dans l’ombre, presque toujours par les femmes, et trop souvent sans reconnaissance ni soutien organisé.
Les projets de crèches sociales près des zones industrielles, de solutions de garde dans les territoires ruraux, de formation des travailleurs sociaux ou encore de renforcement des espaces dédiés aux femmes vont dans cette direction.
Il y a là une vision qui dépasse le seul ministère de la Famille. Car parler de famille sans parler de logement, d’emploi, de mobilité, de garde d’enfants, de violence, de santé mentale ou d’autonomie économique des femmes, c’est faire de la politique familiale un slogan vide.
Naïma Ben Yahia semble vouloir éviter ce piège.
Reste évidemment la question qui sépare toujours les intentions des résultats : les moyens. Les centres sociaux ont-ils les ressources humaines suffisantes ? Les associations partenaires sont-elles suffisamment suivies ? Les unités mobiles atteindront-elles réellement ceux qui vivent en marge ? Les formations au mariage seront-elles ouvertes, utiles et non bureaucratiques ? Les crèches sociales seront-elles implantées là où les besoins sont les plus urgents ?
C’est là que son action sera jugée.
Mais une chose est déjà visible : cette ministre discrète n’est pas incolore. Elle porte une conviction nette. La solidarité ne doit pas se résumer à l’aumône. Elle doit devenir une politique publique structurée, capable de protéger sans humilier, d’accompagner sans enfermer et de prévenir avant que les drames ne deviennent irréversibles.
Dans un pays où la compassion est forte mais où les mécanismes d’exclusion restent puissants, c’est une ligne qui mérite d’être suivie.
Depuis son arrivée au ministère de la Solidarité, de l’Insertion sociale et de la Famille, elle ne multiplie ni les coups médiatiques ni les déclarations à forte valeur virale. Sa parole est rare. Mais, depuis quelques mois, elle dessine une orientation qui mérite d’être regardée de près : tenter de faire sortir la politique sociale marocaine du registre de l’urgence, de la compassion improvisée et parfois de l’aumône qui soulage une conscience sans toujours régler un problème.
Ce n’est pas une révolution spectaculaire. C’est peut-être mieux : une tentative de changement de méthode.
La dernière prise de position de la ministre sur la mendicité l’a montré avec une netteté inhabituelle. En appelant les citoyens à ne plus donner d’argent dans la rue, Naïma Ben Yahia s’est attaquée à un sujet délicat, presque sacré dans une société où le don est à la fois une valeur religieuse, une tradition familiale et un réflexe humain immédiat.
Son propos n’était pourtant pas de condamner la générosité. Il était de poser une question plus dérangeante : que finance réellement la pièce déposée dans une main tendue ? Une détresse passagère ? Ou parfois un système d’exploitation, notamment quand des enfants, des personnes âgées ou des femmes vulnérables deviennent les rouages visibles d’une économie de la misère ?
La nuance est essentielle. Car la ministre ne dit pas : « Ne donnez plus ». Elle semble dire : « Donnez autrement ». Soutenez les structures capables de protéger, d’héberger, d’orienter, de soigner, de réinsérer. Signalez les situations d’exploitation. Aidez à casser les circuits, plutôt qu’à les alimenter malgré vous.
C’est une idée politiquement courageuse. Elle heurte une habitude ancrée, mais elle ouvre surtout un débat nécessaire : la solidarité doit-elle être une émotion de quelques secondes, ou une organisation collective capable de remettre debout des vies fragilisées ?
Les chiffres avancés récemment par le ministère montrent l’ampleur du défi. En 2025, les centres d’aide sociale ont accueilli plus de 362.000 bénéficiaires. Les centres d’orientation et d’aide sociale ont accompagné plus de 208.000 personnes. Des dizaines de structures sont dédiées à la protection de l’enfance, à l’accompagnement des femmes ou à l’accueil des personnes en situation de grande précarité.
Ces chiffres ne sont pas seulement un bilan administratif. Ils racontent une réalité plus rude : derrière chaque indicateur, il y a une famille sans revenu stable, une femme isolée, un enfant déscolarisé, une personne âgée abandonnée ou un jeune qui n’a plus de porte à laquelle frapper.
La nouveauté, dans le discours de Naïma Ben Yahia, est de ne pas s’arrêter aux murs des centres sociaux. Le ministère annonce l’acquisition de quarante unités mobiles d’aide sociale. L’idée est simple, mais importante : ne plus attendre que les plus fragiles viennent demander de l’aide. Aller vers eux.
C’est peut-être l’un des mots-clés de son action : aller-vers.
Car les personnes les plus vulnérables sont souvent celles qui ne demandent rien. Par ignorance de leurs droits, par honte, par peur, par isolement ou simplement parce qu’elles n’ont ni transport, ni téléphone, ni interlocuteur. Une politique sociale qui attend tranquillement derrière un guichet finit toujours par servir ceux qui savent déjà comment frapper à la porte. Les autres restent dehors.
Cette même logique se retrouve dans la réflexion engagée sur la famille et le mariage. Là encore, la ministre refuse le raccourci de la subvention ou de la prime. L’idée n’est pas de distribuer une enveloppe aux jeunes qui souhaitent se marier, comme si un problème de logement, de travail, de maturité ou de dialogue pouvait se résoudre avec une aide ponctuelle.
Elle propose plutôt un accompagnement préalable, une sorte de formation initiale à la vie conjugale. Cela peut surprendre. Pourtant, il faut reconnaître l’évidence : on prépare un concours, un métier, une entreprise, un permis de conduire. Mais on entre dans le mariage, qui engage une vie entière, sans formation à la gestion du budget, aux droits et devoirs, à la communication, à la parentalité, aux conflits et aux fragilités de la vie quotidienne.
Là encore, le principe est intéressant : prévenir plutôt que réparer.
Évidemment, une formation ne fera pas disparaître les divorces. Et il ne faudrait surtout pas en faire un outil de moralisation ou une manière de culpabiliser ceux qui se séparent. Un divorce peut aussi être une protection, une libération ou une décision responsable. Mais mieux préparer les couples ne serait pas inutile, dans une société où les attentes changent, où la pression économique augmente et où les familles affrontent souvent seules des problèmes complexes.
La ministre semble également vouloir faire de l’économie du soin un chantier politique à part entière. Garde d’enfants, accompagnement des personnes âgées, prise en charge du handicap, soutien aux femmes en situation difficile : autant de tâches longtemps assumées dans l’ombre, presque toujours par les femmes, et trop souvent sans reconnaissance ni soutien organisé.
Les projets de crèches sociales près des zones industrielles, de solutions de garde dans les territoires ruraux, de formation des travailleurs sociaux ou encore de renforcement des espaces dédiés aux femmes vont dans cette direction.
Il y a là une vision qui dépasse le seul ministère de la Famille. Car parler de famille sans parler de logement, d’emploi, de mobilité, de garde d’enfants, de violence, de santé mentale ou d’autonomie économique des femmes, c’est faire de la politique familiale un slogan vide.
Naïma Ben Yahia semble vouloir éviter ce piège.
Reste évidemment la question qui sépare toujours les intentions des résultats : les moyens. Les centres sociaux ont-ils les ressources humaines suffisantes ? Les associations partenaires sont-elles suffisamment suivies ? Les unités mobiles atteindront-elles réellement ceux qui vivent en marge ? Les formations au mariage seront-elles ouvertes, utiles et non bureaucratiques ? Les crèches sociales seront-elles implantées là où les besoins sont les plus urgents ?
C’est là que son action sera jugée.
Mais une chose est déjà visible : cette ministre discrète n’est pas incolore. Elle porte une conviction nette. La solidarité ne doit pas se résumer à l’aumône. Elle doit devenir une politique publique structurée, capable de protéger sans humilier, d’accompagner sans enfermer et de prévenir avant que les drames ne deviennent irréversibles.
Dans un pays où la compassion est forte mais où les mécanismes d’exclusion restent puissants, c’est une ligne qui mérite d’être suivie.