Niches fiscales : les 32 milliards de dirhams qui échappent chaque année au budget de l’État


Rédigé par le Mercredi 22 Juillet 2026



Le débat sur les finances publiques se résume souvent à une question : comment trouver davantage de recettes sans alourdir la pression fiscale sur les ménages et les entreprises ?

Dans son rapport annuel 2025, Bank Al-Maghrib apporte un élément de réponse en braquant les projecteurs sur un sujet rarement au cœur de l'actualité : les dérogations fiscales, plus communément appelées « niches fiscales ». Leur coût est estimé à plus de 32 milliards de dirhams en 2025, un montant qui, selon la Banque centrale, mérite une évaluation beaucoup plus rigoureuse. 

Derrière ce terme technique se cachent des exonérations, des réductions d'impôt, des taux préférentiels ou encore des abattements accordés à certains secteurs économiques, catégories de contribuables ou activités jugées prioritaires. Ces dispositifs poursuivent généralement un objectif précis : encourager l'investissement, soutenir une filière stratégique, favoriser l'emploi ou renforcer l'attractivité du pays.

Le problème n'est donc pas leur existence. Dans toutes les économies modernes, les États utilisent l'outil fiscal pour orienter leurs politiques publiques. Ce qui interpelle Bank Al-Maghrib, c'est le fait que certaines de ces dérogations semblent être maintenues sans véritable mesure de leur efficacité économique ni contrôle régulier de leurs résultats. Autrement dit, des milliards de dirhams de recettes potentielles sont abandonnés sans que leur retour sur investissement soit toujours démontré. 

Cette observation intervient dans un contexte où les finances publiques sont soumises à des tensions croissantes. Certes, le Maroc a enregistré en 2025 une amélioration de ses équilibres budgétaires, avec un déficit ramené à 3,5 % du PIB et une progression remarquable des recettes fiscales. Mais ces résultats ne doivent pas masquer les défis à venir : généralisation de la protection sociale, hausse des dépenses salariales, investissements dans les infrastructures, adaptation au changement climatique ou encore financement des grands projets nationaux. 

La Banque centrale établit d'ailleurs un parallèle intéressant avec la politique de compensation. Elle rappelle qu'environ 18 milliards de dirhams ont été consacrés en 2025 à des subventions universelles bénéficiant largement aux ménages les plus aisés, avant d'évoquer les plus de 32 milliards de dirhams liés aux dérogations fiscales. Dans les deux cas, la question posée est celle du ciblage des ressources publiques et de leur efficacité réelle. 

Le sujet est particulièrement sensible car il touche à l'équilibre entre compétitivité économique et justice fiscale. Certaines exonérations ont sans doute joué un rôle décisif dans l'émergence de secteurs devenus des locomotives de l'économie marocaine, comme l'automobile, l'aéronautique ou les énergies renouvelables. Supprimer brutalement ces avantages pourrait fragiliser des investissements ou réduire l'attractivité du Royaume face à une concurrence internationale toujours plus vive.

À l'inverse, conserver indéfiniment des dispositifs devenus obsolètes ou peu efficaces représente un coût d'opportunité considérable. Chaque dirham non perçu par l'État est un dirham qui ne peut être mobilisé pour financer l'école, l'hôpital, les infrastructures ou les politiques sociales. Dans un contexte où les marges budgétaires restent limitées, la qualité de la dépense publique devient aussi importante que son niveau.

La position de Bank Al-Maghrib apparaît d'ailleurs mesurée. Le rapport ne recommande pas une suppression généralisée des niches fiscales. Il invite plutôt à une logique de gouvernance fondée sur l'évaluation. Chaque dérogation devrait être analysée selon des critères objectifs :

Combien d'emplois a-t-elle permis de créer ?
Quel volume d'investissements a-t-elle généré ?
Les objectifs initiaux sont-ils toujours d'actualité ? Les bénéficiaires en ont-ils réellement besoin ?


Cette approche rejoint les meilleures pratiques observées dans plusieurs économies avancées, où les dépenses fiscales font désormais l'objet de revues périodiques. Certaines sont prolongées lorsqu'elles démontrent leur efficacité ; d'autres sont réformées, plafonnées ou supprimées lorsque leur coût dépasse les bénéfices attendus.

Le véritable débat dépasse donc la seule question fiscale. Il renvoie à la manière dont le Maroc entend gérer ses ressources publiques à l'approche d'une nouvelle étape de son développement. Entre impératif de compétitivité, exigence de justice sociale et nécessité de préserver les équilibres budgétaires, les niches fiscales apparaissent désormais comme un levier majeur de politique économique. Les 32 milliards de dirhams évoqués par Bank Al-Maghrib ne constituent pas seulement un chiffre : ils ouvrent un chantier de réflexion sur l'efficacité de l'action publique et sur la capacité de l'État à utiliser chaque dirham au service de la croissance et de l'intérêt général.




Mercredi 22 Juillet 2026
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