Ouahbi contre les avocats : réforme de la justice ou crise de gouvernance ?


Rédigé par La rédaction le Mercredi 1 Juillet 2026



La réforme de la profession d’avocat aurait pu être un débat technique. Elle est devenue une épreuve politique.

D’un côté, un ministre de la Justice décidé à faire aboutir un chantier engagé depuis plusieurs années. De l’autre, des barreaux mobilisés, convaincus que le projet de loi 66.23 porte atteinte à l’indépendance de la défense. Entre les deux, un dialogue abîmé, des mots très durs et une question de fond : comment réformer une profession sensible sans fracturer la confiance ?

Les avocats ont encore manifesté devant le Parlement pour exiger le retrait du texte, dénonçant une « violence législative » et un empiètement de l’État sur les prérogatives des barreaux. Le projet arrive pourtant au terme de son circuit législatif, après son adoption en commission à la Chambre des Conseillers. 

Le conflit ne porte pas uniquement sur quelques articles. Il oppose deux conceptions du droit. Pour les avocats, l’indépendance du barreau n’est pas un privilège corporatiste, mais une garantie du procès équitable. Une défense autonome constitue, dans leur lecture, un contrepoids indispensable face au ministère public, à la magistrature et à l’État.

Pour le gouvernement, la profession ne peut pas rester à l’écart de l’effort de modernisation de la justice. Accès à la profession, formation, discipline, organisation des barreaux, contrôle de certains mécanismes financiers : l’État estime avoir la légitimité de légiférer sur un secteur qui participe directement au fonctionnement du service public de la justice.

Le problème est que le débat de fond a été parasité par une crise de méthode. Le style d’Abdellatif Ouahbi, souvent frontal, a nourri une crispation durable. Les avocats dénoncent une réforme conduite trop vite, trop verticalement, sans respect suffisant des engagements issus des discussions précédentes. Le ministre, lui, semble considérer que la rue ne doit pas remplacer le Parlement.

Ce point est central. Dans une démocratie institutionnelle, la loi se vote au Parlement. Mais dans une démocratie apaisée, les réformes sensibles se construisent aussi par concertation réelle, surtout lorsqu’elles touchent aux équilibres de la justice. La légitimité électorale ne dispense pas de l’intelligence politique. Et l’indépendance professionnelle ne peut pas devenir un refus systématique de toute régulation.

C’est précisément là que la crise devient intéressante. Elle révèle la difficulté marocaine à conduire des réformes complexes sans basculer dans le rapport de force. On réforme souvent par texte, rarement par confiance. On annonce, on amende, on corrige, puis on s’étonne que les acteurs concernés se sentent contournés.

Les avocats ne sont pas exempts de critiques. Certaines professions réglementées défendent parfois leur autonomie avec une rigidité qui ressemble à de la fermeture. Le pays a besoin d’une justice plus accessible, plus transparente, plus rapide et plus crédible. La profession d’avocat ne peut pas être sanctuarisée comme si elle échappait aux exigences de modernisation.

Mais l’État, lui aussi, doit mieux mesurer le coût d’une réforme imposée contre ceux qui sont censés la faire vivre. Une loi peut être adoptée juridiquement et rester politiquement mal acceptée. Dans le domaine judiciaire, cette fragilité est particulièrement dangereuse, car elle touche à la confiance du citoyen dans le procès, dans la défense et dans l’équilibre des pouvoirs.

À quelques semaines d’échéances politiques majeures, le bras de fer prend donc une dimension supplémentaire. S’agit-il d’achever une réforme nécessaire avant la fin de la législature, ou d’ajouter une crise institutionnelle à un climat déjà tendu ? Le gouvernement veut montrer qu’il réforme jusqu’au bout. Les avocats veulent prouver qu’ils ne céderont pas.

Au fond, cette affaire dépasse Ouahbi et les barreaux. Elle pose une question plus large : le Maroc veut-il des réformes seulement efficaces sur le papier, ou réellement appropriées par les acteurs concernés ?

La justice n’est pas une administration ordinaire. Elle est un lieu de pouvoir, de droits et de confiance. La réformer exige plus qu’une majorité. Elle exige une méthode.




Mercredi 1 Juillet 2026
Dans la même rubrique :