PJD : de l’opposition à la pré-campagne, le pari du “gouverner ou rester dans l'opposition”


Rédigé par La rédaction le Jeudi 23 Avril 2026

En réagissant au bilan de mandat présenté par Aziz Akhannouch devant le Parlement, le PJD n’a pas seulement contesté les résultats du gouvernement. Le parti islamiste a surtout envoyé un message politique limpide : il ne veut pas servir de roue de secours dans une majorité future. Son cap, désormais, est clair : revenir à la primature, ou assumer pleinement sa place dans l’opposition.



Benkirane, la parole forte et le risque de l’outrance

Ce qui s’est joué ces derniers jours autour du bilan gouvernemental dépasse le simple rituel parlementaire. Certes, le chef du gouvernement a défendu son action devant la Chambre des représentants en mettant en avant ses engagements, ses réformes sociales et ses réformes économique. Mais la réponse du PJD, elle, n’a pas pris la forme d’une critique ordinaire. Elle a ressemblé à une montée en tension politique, presque à une entrée en campagne avant l’heure.

Le ton, d’abord. Frontal. Par moments brutal. Le fond, ensuite. Très politique, bien plus que strictement comptable. Le PJD n’a pas simplement cherché à démonter le récit d’autosatisfaction de l’exécutif. Il a voulu installer une alternative, réoccuper le terrain symbolique de l’opposition et rappeler qu’il entend encore peser lourd dans les prochaines législatives. Une séquence comme une offensive menée en trois temps — Parlement, conférence de presse, déclaration politique — avec, en filigrane, une logique de campagne anticipée.

Une critique du bilan, mais surtout une démonstration de combativité

Dans sa séance de bilan quinquennal, Aziz Akhannouch a défendu un gouvernement qu’il présente comme réformateur, solidaire et capable de résultats, notamment sur la protection sociale, l’investissement et certains grands chantiers publics. En face, l’opposition a contesté cette lecture, en insistant sur la vie chère, l’emploi et le décalage entre promesses et ressenti social. Le PJD, de son côté, a choisi une ligne encore plus offensive, accusant l’exécutif d’échec sur plusieurs engagements majeurs en instant sur les conflits d'intérêts et la non exactitude des chiffres avancés. 

Mais au-delà des griefs classiques, c’est la dramaturgie politique qui frappe. Le PJD ne s’est pas contenté d’apparaître comme une opposition parmi d’autres. Il a cherché à redevenir le centre de gravité de la contestation parlementaire. C’est un choix stratégique. Après sa lourde défaite de 2021, le parti sait qu’il ne peut revenir qu’en recréant du clivage, de la polarisation, de la mémoire politique. Il lui faut réactiver une base, remobiliser ses fidèles, et surtout convaincre qu’il n’est pas condamné à la marginalité.

L’élément le plus intéressant n’est peut-être pas dans la charge contre le gouvernement, mais dans le message politique sous-jacent : le PJD ne veut pas être une force d’appoint. Par son SG, le parti fait savoir qu’il ira aux élections pour les gagner et diriger le gouvernement, et qu’à défaut, il resterait dans l’opposition plutôt que d’intégrer une majorité qui ne serait pas conduite par lui. Formellement, c’est une ligne de fermeté. Politiquement, c’est une tentative de clarification identitaire.

Cette posture mérite attention. Elle rompt avec les logiques plus souples de coalition qui structurent souvent la vie politique marocaine. Elle revient à dire : nous préférons la cohérence à la participation subalterne. C’est un pari à double tranchant. D’un côté, il peut redonner au parti une colonne vertébrale, un récit, un ressort militant. De l’autre, il peut aussi enfermer le PJD dans une stratégie du tout ou rien, au risque de réduire sa marge de manœuvre dans un paysage politique où les majorités se construisent rarement sur une logique binaire.

Autre fait marquant : la personnalisation croissante du discours à travers des règlements de comptes, de l’outrance, et une forme de vengeance politique. Sans reprendre à la lettre cette qualification aussi tranchée, on peut constater une chose : le style choisi par la direction du PJD, notamment autour d’Abdelilah Benkirane, repose sur la conflictualité assumée. Ce registre a une efficacité. Il attire l’attention, mobilise les convaincus, simplifie le paysage en opposant un “nous” et un “eux”. Mais il a aussi ses limites. À trop charger l’adversaire politique , on prend le risque de brouiller la frontière entre critique politique légitime et escalade verbale.

Dans une démocratie, l’opposition a le devoir de contester. C’est même sa fonction. Encore faut-il que cette contestation produise autre chose qu’une déflagration de tribune. Un électorat lassé par la cherté de la vie et les promesses non tenues peut entendre un discours dur. Mais il attend aussi une offre crédible, structurée, praticable. La colère ne remplace pas un projet.

Le plus significatif, dans cette séquence, est peut-être sa temporalité. Le chef du gouvernement a présenté un bilan de fin de mandat pour la période 2021-2025 devant les deux Chambres. Dans le même temps, le PJD a déjà commencé à structurer son dispositif électoral : le parti a dévoilé une première liste de têtes de liste pour les législatives du 23 septembre 2026. La bataille du bilan s’inscrit donc déjà dans une campagne naissante.

Il faut le dire clairement : la politique marocaine est entrée dans une phase pré-électorale. Le débat sur le bilan n’est plus seulement un exercice institutionnel. Il sert de rampe de lancement à des positionnements plus larges. La majorité défend son récit de stabilité et de réformes. L’opposition, elle, cherche à transformer les frustrations sociales en dynamique politique. Le PJD, plus que les autres, semble vouloir nationaliser le match autour d’un duel direct avec Aziz Akhannouch.




Entre reconquête et isolement possible

Reste une question décisive : cette stratégie peut-elle payer ? Oui, si elle permet au PJD de reconsolider son socle, de refaire de la politique un affrontement lisible, et de se présenter comme la seule opposition structurée capable d’aspirer au pouvoir. Mais non, si elle dérive vers une rhétorique exclusivement punitive, nostalgique ou personnelle. Un parti ne gagne pas seulement parce qu’il frappe fort. Il gagne quand il convainc qu’il peut faire mieux.

C’est là que se situe la vraie difficulté pour le PJD. Revenir au centre du jeu suppose davantage qu’un procès du gouvernement. Il faut réinstaller une crédibilité économique, sociale et institutionnelle. Il faut répondre à une opinion plus fragmentée, plus exigeante, moins captive. Et il faut aussi démontrer que la leçon de 2021 a été comprise.

Au fond, la phrase politique qui résume le mieux cette séquence est sans doute la plus simple : pour le PJD, ce sera la primature ou l’opposition. C’est une ligne nette, presque brutale. Elle a le mérite de la clarté. Mais dans la politique réelle, la clarté ne suffit pas toujours. Il faut encore que le pays, au moment venu, y voie autre chose qu’un cri de revanche : une possibilité de gouvernement




Jeudi 23 Avril 2026
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