PMI et la tentation d’une autoroute africaine du tabagisme qui passerait par le Maroc.


Par Dr Anwar CHERKAOUI - Expert en communication médicale et journalisme de santé.

Alors que le tabagisme traditionnel recule progressivement dans plusieurs pays occidentaux sous l’effet des politiques publiques de prévention, des restrictions réglementaires et d’une prise de conscience croissante des dangers du tabac, l’industrie du tabac cherche de nouveaux relais de croissance.



Le continent africain, avec ses marchés en développement, sa population jeune et des cadres réglementaires parfois moins contraignants que ceux des pays à hauts revenus, apparaît comme un terrain stratégique.

Dans cette nouvelle géopolitique du tabac, le Maroc occupe une position particulière.

Par son poids diplomatique, ses liens historiques avec de nombreux pays africains et son rôle de plateforme économique régionale, le Royaume représente un point d’entrée potentiel vers un marché continental en pleine expansion.

C’est dans ce contexte que les initiatives de Philip Morris International (PMI) au Maroc suscitent un débat de santé publique. L’entreprise affirme vouloir accompagner une « transformation » du secteur du tabac à travers des produits dits « sans fumée » ou « à risque réduit ».

Une stratégie de communication qui repose sur un argument central : ces nouveaux produits seraient moins nocifs que la cigarette classique. Mais pour de nombreux spécialistes de santé publique, cette rhétorique soulève des interrogations majeures.

Car derrière le vocabulaire de l’innovation et de la réduction des risques, demeure une réalité : ces produits contiennent de la nicotine, une substance hautement addictive, et s’inscrivent dans l’univers économique d’une industrie dont le produit historique est responsable de millions de décès chaque année dans le monde.

Le changement d’image d’une industrie controversée.

Pendant des décennies, l’industrie du tabac a été confrontée aux critiques des scientifiques, des associations de santé et des institutions internationales pour avoir minimisé les risques liés au tabac.

Aujourd’hui, elle tente de modifier son image en se présentant comme un acteur de la transition vers des alternatives moins dangereuses. Le vocabulaire a changé : on ne parle plus seulement de cigarettes, mais d’innovation, de technologie, de science et de « réduction des risques ».

Les emballages, les campagnes de communication et les discours institutionnels cherchent à créer une rupture symbolique entre la cigarette traditionnelle et les nouveaux produits.

Cependant, les experts rappellent qu’une question essentielle demeure : une diminution relative du risque pour un fumeur adulte qui abandonnerait totalement la cigarette est-elle équivalente à une absence de danger ? La réponse scientifique est claire : non. Le risque n’est pas supprimé.

L’ Afrique, nouveau front de la bataille commerciale ?

Le continent africain représente aujourd’hui un enjeu majeur pour les acteurs du tabac. Avec une population en croissance rapide et une urbanisation accélérée, il constitue un marché convoité.

Les organisations internationales de santé alertent régulièrement sur le risque de voir l’Afrique devenir le prochain grand foyer de progression du tabagisme si les politiques de prévention ne sont pas renforcées.

La crainte exprimée par certains observateurs est de voir se reproduire un scénario déjà connu : lorsque les marchés occidentaux deviennent plus difficiles à conquérir, les industries cherchent de nouveaux espaces commerciaux où les populations sont moins protégées par des réglementations strictes.

Le Maroc, une position stratégique qui interpelle.

Le choix du Maroc comme espace de dialogue et de promotion n’est pas anodin. Le Royaume dispose d’une influence reconnue en Afrique, notamment à travers ses relations économiques, diplomatiques et institutionnelles.

Cette position confère au pays une responsabilité particulière.

La question n’est pas seulement économique ou commerciale ; elle touche directement à la santé des populations africaines.

Le Maroc, qui a engagé des efforts dans la lutte contre les maladies chroniques et dans le renforcement de son système de santé, se trouve ainsi face à un équilibre délicat : encourager l’innovation tout en évitant que le territoire national ne devienne une plateforme de diffusion de produits addictifs vers des populations vulnérables.

Réduction des risques ou nouvelle stratégie marketing ?

Le débat scientifique autour des produits du tabac dits « sans fumée » reste complexe. Certains défenseurs de la réduction des risques estiment que ces produits pourraient constituer une étape intermédiaire pour certains fumeurs adultes incapables d’arrêter.

D’autres spécialistes craignent qu’ils ne contribuent à maintenir la dépendance à la nicotine, à attirer de nouveaux consommateurs et à banaliser à nouveau l’usage du tabac.

La ligne de fracture se situe donc autour d’une question fondamentale : ces innovations représentent-elles une véritable stratégie de santé publique ou une nouvelle manière pour l’industrie de préserver son marché ?

Une vigilance africaine nécessaire

Face à cette nouvelle offensive de communication, les pays africains sont appelés à renforcer leurs politiques de prévention, l’information des populations et l’application des conventions internationales de lutte contre le tabac, notamment l’Organisation mondiale de la santé et sa convention-cadre pour la lutte antitabac.

L’enjeu dépasse la seule consommation de cigarettes. Il concerne l’avenir sanitaire d’un continent où les maladies chroniques — cancers, maladies cardiovasculaires et maladies respiratoires — représentent déjà une charge croissante pour les systèmes de santé.

Le débat qui s’ouvre au Maroc dépasse donc les frontières nationales.

Il pose une question stratégique : l’Afrique veut-elle devenir un laboratoire commercial pour les nouveaux produits du tabac, ou renforcer une trajectoire de protection sanitaire de ses populations ?

Derrière les mots « innovation », « technologie » et « réduction des risques », une réalité demeure : la meilleure protection contre les ravages du tabac reste la prévention, l’information scientifique indépendante et la réduction durable de l’exposition à la nicotine.

Lundi 29 Juin 2026



Rédigé par La rédaction le Lundi 29 Juin 2026
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