Porté par ses développeurs, le Maroc trace sa voie dans l’IA africaine selon BCG


Rédigé par Lycha Jaimssy MBELE le Mardi 31 Mars 2026

Longtemps perçue comme un simple levier technologique, la maîtrise du code et de l’intelligence artificielle s’impose désormais comme une question de souveraineté. Dans ce paysage africain en pleine recomposition, le Maroc avance avec méthode, entre montée en puissance de ses talents numériques et défis persistants d’inclusion.



Il faut parfois prendre du recul pour mesurer un basculement. Le dernier rapport du Boston Consulting Group (BCG), intitulé «Develop the developers : a strategic priority for Africa», le fait avec une précision presque froide. Mais derrière les chiffres, une réalité plus vivante émerge : l’Afrique numérique est en train de se construire, vite, très vite même.
 

En 2024, le continent ne compte que 4,7 millions de développeurs. Le chiffre peut sembler modeste il l’est. À titre de comparaison, l’Asie en aligne près de 73,9 millions, tandis que l’Europe et l’Amérique du Nord dépassent respectivement les 27,5 et 24 millions. Et pourtant, c’est bien en Afrique que la croissance est la plus spectaculaire : +21 % par an entre 2019 et 2024. Une dynamique que peu de régions peuvent revendiquer aujourd’hui.
 

Dans ce mouvement, le Maroc ne fait pas que suivre. Il s’affirme. Discrètement, sans effets d’annonce excessifs, mais avec une certaine constance. Le Royaume figure parmi les rares pays africains à conjuguer taille critique et progression soutenue de sa communauté de développeurs, aux côtés de la Tunisie et du Kenya. Un positionnement qui en dit long sur la maturité progressive de son écosystème.
 

Ce qui frappe d’abord, c’est ce que les experts appellent “l’intensité de codage”. Derrière ce terme un peu technique se cache une idée simple : le nombre de développeurs rapporté à la population. Et sur ce point, le Maroc se situe parmi les mieux classés du continent. Ce n’est pas qu’une affaire d’ingénieurs diplômés. Le code s’infiltre ailleurs : chez les étudiants, dans les laboratoires, parfois même chez des autodidactes qui apprennent seuls, tard le soir, écran allumé dans une chambre silencieuse.
 

Autre signal fort : la spécialisation dans l’intelligence artificielle. Alors que la moyenne africaine des développeurs actifs en IA, machine learning ou data science tourne autour de 13,9 %, le Maroc se positionne dans une fourchette de 15 à 20 %. L’écart peut sembler ténu, mais il est stratégique. Il reflète des choix assumés : investissement dans les filières scientifiques, renforcement de l’enseignement supérieur, ouverture linguistique facilitant l’accès aux communautés technologiques internationales.
 

Mais tout n’est pas linéaire. Le rapport insiste sur un point souvent mal compris : la démographie ne fait pas la performance numérique. Le Nigeria, malgré son poids démographique, reste moins bien doté en développeurs par habitant que des pays plus petits comme le Kenya. Autrement dit, ce sont les politiques publiques, la qualité des formations et la structuration des écosystèmes qui font la différence.
 

À ce titre, le cas de Ben Guerir mérite qu’on s’y attarde. Il y a dix ans encore, peu auraient parié sur cette ville comme futur pôle technologique. Aujourd’hui, elle s’impose comme une exception. Sa communauté de développeurs a été multipliée par 50 entre 2015 et 2024. Oui, cinquante. Une progression rare, qui la place désormais au même niveau que Casablanca ou Rabat en volume.
 

Sur place, le changement est tangible. L’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P), portée notamment par l’engagement du groupe OCP, a structuré un écosystème dense : recherche, formation, start-up. L’État, de son côté, a accompagné le mouvement à travers des investissements dans l’enseignement supérieur et les compétences numériques. Ce tandem public-privé, souvent évoqué mais rarement aussi lisible, semble ici produire des résultats concrets.
 

Reste une fragilité, et elle est de taille. La place des femmes dans cet écosystème. Moins de 12 % des développeurs au Maroc sont des femmes sur la période 2015-2024. Le contraste est frappant avec la Tunisie, où ce taux atteint 24 %. Ce déséquilibre n’est pas seulement social. Il est économique. Dans un contexte mondial de pénurie de talents, chaque compétence compte.
 

Enfin, le rapport met en lumière un lien discret mais déterminant : celui entre communautés de développeurs et production scientifique. Les pays qui comptent le plus de talents numériques sont aussi ceux qui publient le plus. Le Maroc figure dans ce groupe. Une indication précieuse. Elle suggère que derrière le code, il y a plus que de la technique : il y a de la recherche, de l’innovation, une capacité à produire et non seulement à consommer la technologie.
 

Le Maroc avance, sans bruit inutile, mais avec une direction claire. Le défi désormais est double : élargir l’accès à ces opportunités, notamment pour les femmes, et diffuser cette dynamique au-delà des pôles déjà établis. Car dans cette nouvelle économie du savoir, former des développeurs n’est plus une option. C’est une stratégie.





Mardi 31 Mars 2026
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