Pourquoi l’Ukraine s’attaque désormais à « l’Amazon russe »


Rédigé par La rédaction le Lundi 17 Aout 2026

En frappant méthodiquement les entrepôts de Wildberries, Kyiv ne cherche plus seulement à détruire des capacités militaires. L’Ukraine expérimente une nouvelle forme de guerre économique : toucher la logistique, les petits commerçants et, à travers eux, faire entrer la guerre dans le quotidien russe.



Depuis la mi-juillet, quelque chose a changé dans la stratégie ukrainienne de frappes profondes.

Les drones ukrainiens ne visent plus seulement les raffineries, les dépôts de carburant, les bases militaires ou les usines produisant des missiles. Ils frappent désormais avec insistance une entreprise dont le nom pourrait sembler, à première vue, très éloigné du champ de bataille : Wildberries.

Wildberries est le géant russe du commerce électronique, souvent présenté comme « l’Amazon russe ». Ses points de retrait sont omniprésents dans les villes du pays, ses entrepôts couvrent plusieurs millions de mètres carrés et l’entreprise affirme être capable de traiter environ 20 millions de commandes par jour.

Depuis le 18 juillet, au moins une vingtaine de ses entrepôts ont été attaqués par des drones ukrainiens à travers la Russie.

Le 16 août, l’offensive est encore montée d’un cran.

Une importante attaque de drones contre la région de Moscou a notamment touché le gigantesque centre logistique de Wildberries à Koledino, à environ 45 kilomètres au sud de la capitale. Les images vérifiées par Reuters montrent une épaisse colonne de fumée s’élevant du complexe. Un homme de 83 ans a été tué dans la région de Podolsk et plusieurs personnes ont été blessées. Moscou affirme avoir intercepté 822 drones ukrainiens durant cette vague, un chiffre russe qui reste à considérer avec les précautions habituelles.

Pourquoi s’acharner contre une plateforme d’e-commerce ?

C’est précisément là que cette histoire devient beaucoup plus intéressante qu’un simple fait de guerre.

Une cible civile ou une infrastructure de guerre ?

Kyiv affirme que Wildberries participe indirectement à l’effort militaire russe.

La plateforme vend effectivement, à côté des vêtements, appareils électroménagers et produits de consommation courante, des équipements pouvant avoir des usages militaires : casques, jumelles de vision nocturne, pochettes de munitions ou divers matériels susceptibles d’être utilisés par des combattants. L’Ukraine considère donc certains entrepôts de l’entreprise comme des maillons logistiques pouvant alimenter l’armée russe.

Wildberries et le Kremlin rejettent cette accusation et affirment que l’entreprise ne fournit pas directement les forces armées russes.

Cette divergence est importante.

Elle montre la difficulté croissante à définir ce qu’est aujourd’hui une infrastructure strictement civile dans une économie engagée dans une guerre de longue durée.

Lorsque des composants électroniques, des équipements optiques, des drones civils, des vêtements tactiques ou des systèmes de communication circulent dans les mêmes réseaux logistiques que les produits ordinaires, la frontière entre économie civile et économie militaire devient poreuse.

C’est précisément cette zone grise que l’Ukraine semble vouloir exploiter.

Mais Wildberries représente beaucoup plus qu’un réseau d’entrepôts.

Wildberries touche le cœur de l’économie quotidienne russe

L’entreprise est devenue une infrastructure économique presque systémique.

Reuters estime que Wildberries a traité l’équivalent d’environ 75 milliards de dollars de marchandises en 2025, soit près de 3 % du PIB russe. Avec les autres grandes plateformes numériques, notamment Ozon, le secteur de l’e-commerce représente une part encore beaucoup plus importante de l’activité économique du pays.

Derrière ces entrepôts se trouvent surtout des dizaines de milliers de petites entreprises.

Des fabricants.
Des commerçants.
Des distributeurs.
Des franchisés.
Des propriétaires de points de retrait.

Lorsque l’Ukraine détruit un dépôt de missiles, les conséquences restent essentiellement militaires.

Lorsque l’Ukraine détruit un entrepôt Wildberries, les conséquences se propagent dans toute une chaîne économique.

Un commerçant ne reçoit plus ses marchandises.
Un client attend sa commande.
Un vendeur perd son stock.
Un franchisé voit son chiffre d’affaires s’effondrer.
Une banque découvre que certains de ses emprunteurs ne peuvent plus rembourser.

C’est exactement ce qui commence à se produire.

Reuters rapporte qu’un exploitant de point de retrait Wildberries à Moscou a vu ses ventes chuter d’environ 50 % en un mois en raison des perturbations logistiques.

Fin juillet, Sberbank, la première banque russe, indiquait déjà qu’environ 300 entreprises touchées avaient demandé une restructuration de leurs crédits et qu’elle pourrait être contrainte d’augmenter ses provisions pour pertes.

La guerre est donc sortie de l’entrepôt.
Elle entre progressivement dans les bilans bancaires.

Une trentaine de pour cent de capacité perdue ?

Les dégâts accumulés commencent à devenir significatifs.
À la fin juillet, environ 10 % de la capacité de stockage de Wildberries avait déjà été endommagée.

Début août, l’estimation était montée vers 20 %.

Une analyse Reuters Breakingviews publiée le 11 août estimait que près de 30 % des surfaces logistiques de l’entreprise avaient alors été détruites ou neutralisées, pour un coût économique potentiel évalué entre 2 et 4 milliards de dollars.

Ces évaluations restent à considérer avec prudence : dans une campagne militaire en cours, les capacités réellement détruites, temporairement indisponibles ou rapidement transférées sont difficiles à mesurer.

Mais la tendance est incontestable.

Wildberries est désormais confronté à un problème qui dépasse très largement quelques incendies locaux.

L’entreprise doit redistribuer les flux vers d’autres entrepôts, indemniser des vendeurs, reconstruire des capacités et rassurer les milliers d’entrepreneurs dont l’activité dépend de son réseau.

Wildberries se retrouve en plus confrontée à une vulnérabilité particulièrement dangereuse : l’entreprise n’est pas assurée contre les dégâts liés au terrorisme ou à la guerre, selon sa dirigeante Tatyana Kim.

Voilà qui transforme potentiellement chaque drone ukrainien en multiplicateur financier.

Kyiv cherche-t-il surtout à toucher les Russes ordinaires ?

C’est probablement la vraie question.

Depuis 2022, Vladimir Poutine a réussi à maintenir une forme de séparation entre la guerre et la vie quotidienne d’une grande partie de la population russe.

Le front est loin. Les combats se déroulent essentiellement en Ukraine.

Les soldats proviennent pour une large part des régions périphériques, de populations modestes ou de volontaires attirés par des primes élevées.

Pour une partie de la classe moyenne de Moscou, Saint-Pétersbourg ou d’autres grandes villes, la guerre pouvait donc rester relativement abstraite.

Les attaques contre Wildberries changent cette équation.

Elles frappent une entreprise que des millions de Russes utilisent.
Elles peuvent provoquer des retards.
Des ruptures de stocks.
Des pertes d’emploi.
Des problèmes de crédit.
Des faillites commerciales.
Et éventuellement une hausse des prix.

C’est une manière de transformer la profondeur territoriale russe, longtemps considérée comme un avantage absolu, en vulnérabilité potentielle.

L’objectif implicite pourrait être simple : si la société russe ne ressent pas suffisamment le coût de la guerre, il faut lui faire ressentir.

Le Kremlin face à un piège inhabituel

Cette stratégie place Moscou dans une position inconfortable.

Laisser Wildberries absorber seul des milliards de dollars de pertes reviendrait à fragiliser un acteur majeur de l’économie russe ainsi que des milliers de petites entreprises.

Mais intervenir financièrement signifie transférer une partie du coût des frappes ukrainiennes directement au budget public.

Le Kremlin surveille donc étroitement la situation et a déjà évoqué d’éventuelles mesures de soutien, même si aucune aide massive n’avait encore été annoncée fin juillet.

Autrement dit, Kyiv essaie de créer un mécanisme particulièrement intéressant :

un drone détruit un entrepôt ;
l’entreprise perd de l’argent ;
les vendeurs perdent leurs marchandises ;
les banques restructurent les crédits ;
l’État russe finit éventuellement par indemniser ;
et le budget russe supporte indirectement une partie du coût.

C’est une guerre d’attrition économique.

La Russie utilise d’ailleurs une logique comparable contre l’Ukraine.

Moscou frappe les installations énergétiques, les aciéries et les centres logistiques ukrainiens. Le 11 août, le ministère russe de la Défense revendiquait notamment des frappes contre le centre logistique Nova Poshta à Kyiv, qu’il accusait lui aussi de participer à la circulation d’équipements à double usage.

Les deux camps semblent donc converger vers la même doctrine. Détruire l’économie qui permet à l’autre de continuer la guerre.

Une nouvelle étape du conflit

Les attaques contre « l’Amazon russe » racontent finalement beaucoup plus que l’histoire de Wildberries.

Elles montrent l’évolution profonde de cette guerre.

Au début du conflit, il fallait contrôler une route, un pont ou un dépôt militaire. Aujourd’hui, une marketplace numérique, un réseau d’entrepôts ou une plateforme de livraison peut devenir une infrastructure stratégique.

La logistique civile est devenue duale.
Le commerce électronique est devenu un élément de résilience nationale.

Et un entrepôt rempli de baskets, d’électronique, de vêtements et de matériel tactique peut désormais être considéré comme une cible participant indirectement à l’effort de guerre.

C’est aussi une nouvelle illustration de la stratégie ukrainienne évoquée dans notre précédente analyse.

Kyiv sait qu’il ne peut probablement pas produire autant d’obus, de missiles ou de soldats que la Russie.

Il cherche donc à agir sur une autre équation : ne pas seulement détruire les armes russes.

Détruire ce qui permet à la Russie de les financer, de les transporter et de continuer à vivre normalement pendant qu’elle fait la guerre.

C’est probablement pour cela que Wildberries est devenu une cible.

L’« Amazon russe » n’est peut-être pas seulement victime d’une série d’attaques de drones.

Il pourrait être le laboratoire grandeur nature d’une nouvelle forme de guerre : celle où l’objectif n’est plus uniquement de frapper l’armée adverse, mais de faire progressivement disparaître la frontière entre le front et l’arrière.




Lundi 17 Aout 2026
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