Pourquoi le Maroc ne doit ni offrir ses compétences ni se placer à parité avec une startup IA


Par Dr Az-Eddine Bennani

Une clarification s’impose, et un point fondamental doit être posé sans ambiguïté : les chercheurs, ingénieurs et linguistes marocains mobilisés dans le cadre du partenariat avec Mistral AI doivent être rémunérés à leur juste valeur et récompensés pour leur travail de recherche appliquée.

Il ne s’agit ni d’un détail contractuel, ni d’un geste symbolique, ni d’un arrangement implicite. Il s’agit de reconnaître une valeur scientifique, technique, culturelle et humaine stratégique.

Former, annoter, structurer et valider des corpus en arabe et en amazigh mobilise des compétences rares, un capital intellectuel public, ainsi que des années de formation académique et d’expérience. Cette valeur ne peut en aucun cas être fournie gratuitement, quelles que soient les considérations politiques, diplomatiques ou personnelles.

Depuis plusieurs décennies, le Maroc forme des ingénieurs et des chercheurs de tout premier plan dans les domaines de l’informatique, de l’intelligence artificielle, des télécommunications et des sciences des données.



Des établissements publics d’excellence tels que l’École Mohammadia d’Ingénieurs, l’École Nationale Supérieure d’Informatique et d’Analyse des Systèmes et l’Institut National des Postes et Télécommunications fournissent chaque année des ingénieurs hautement qualifiés, dont une part significative est recrutée par de grandes entreprises, des centres de recherche et des institutions en France et à l’international.

Par ailleurs, les chercheurs et ingénieurs marocains spécialisés dans le numérique et l’intelligence artificielle sont aujourd’hui nombreux à exercer, enseigner et produire de la recherche en France, au sein de grandes écoles, d’universités, de laboratoires publics et d’entreprises technologiques de premier plan.

Cette présence atteste d’une reconnaissance internationale objective des compétences marocaines.

Les déclarations publiques du CEO de Mistral permettent de mieux comprendre la nature réelle du partenariat envisagé.

Elles montrent clairement que la question linguistique, si elle est mise en avant, n’épuise en rien les enjeux stratégiques sous-jacents.

L’objectif stratégique poursuivi par Mistral dépasse largement la seule question linguistique.

Le Maroc représente à la fois une porte d’entrée crédible vers l’Afrique, un hub institutionnel stable, un réservoir de compétences multilingues et une légitimité régionale forte.

En s’appuyant sur les ressources marocaines, Mistral enrichit ses modèles, renforce son positionnement multilingue et prépare son accès aux marchés africains.

Ce raisonnement est rationnel du point de vue de l’entreprise, mais devient problématique lorsqu’il n’est ni explicitement reconnu, ni équitablement compensé.

Dans ce contexte, le Maroc rend un service stratégique majeur à travers la mobilisation de chercheurs et d’ingénieurs publics, la mise à disposition d’expertises linguistiques et culturelles et la contribution à la crédibilité africaine et internationale du projet. Ce service n’est ni neutre, ni accessoire, ni gratuit.

​Il convient enfin de poser une question, dérangeante mais légitime.

De nombreux jeunes ingénieurs marocains spécialisés en intelligence artificielle travaillent aujourd’hui en France. Ils maîtrisent les langues, les technologies et les environnements de recherche internationaux.

Pourquoi Mistral ne les recrute-t-elle pas directement ? Ou bien est-ce parce que ces ingénieurs refusent d’être cantonnés à un rôle de simples « remplisseurs linguistiques » au service d’un LLM certes présenté comme ouvert, mais dont l’algorithme, sa codification et sa traduction en instructions informatiques expriment avant tout les besoins, les cadres conceptuels et la culture de la France, et dans une certaine mesure de l’Europe, sans traduire la culture et la manière de penser marocaines ?

La coopération internationale est souhaitable et nécessaire. La naïveté stratégique ne l’est pas.

Un grand État ne subventionne pas gratuitement la valorisation privée de ses compétences, surtout lorsqu’elles sont rares, reconnues et convoitées à l’international. Le savoir a un prix.

La compétence a une valeur. La souveraineté se respecte.

Par Dr Az-Eddine Bennani


Lundi 9 Février 2026

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