Pourquoi le Maroc reste à la traîne du financement des start-up en Afrique


Rédigé par La rédaction le Vendredi 16 Janvier 2026



L’image est brutale parce qu’elle est simple. Elle montre une Afrique des start-up à deux vitesses en 2025. D’un côté, un quatuor qui rafle l’essentiel des financements. De l’autre, une longue traîne de pays qui peinent à dépasser le stade des promesses. Et au milieu, le Maroc, coincé dans un entre-deux frustrant.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. En 2025, le Kenya capte à lui seul 32 % des financements levés par les start-up africaines, pour un total de 984 millions de dollars. L’Égypte suit avec 20 % (614 millions), l’Afrique du Sud 19 % (599 millions) et le Nigeria 11 % (343 millions). À eux quatre, ces pays concentrent l’essentiel du capital-risque du continent. Le Maroc, lui, plafonne à 58 millions de dollars, au même niveau que le Ghana, derrière le Sénégal (157 millions) et à peine au-dessus de la Tunisie. Le contraste est saisissant pour un pays qui se rêve hub régional.

La première explication est structurelle. Le capital-risque n’est pas qu’une affaire de talent ou d’idées. C’est avant tout un écosystème. Au Kenya ou au Nigeria, les fonds locaux sont nombreux, actifs, agressifs même. Ils prennent des risques, accompagnent les start-up sur plusieurs tours de table et attirent ensuite des investisseurs internationaux rassurés par cet ancrage local. Au Maroc, les fonds existent, mais ils restent rares, prudents, souvent institutionnels, avec une logique plus proche du private equity classique que du venture capital. Résultat : peu de tickets seed, peu de séries A, et un “trou d’air” fatal entre l’idée et la croissance.

Deuxième facteur, plus politique qu’économique : la tolérance au risque. Dans les pays leaders, l’échec entrepreneurial est intégré comme un coût normal de l’innovation. Un fondateur qui échoue peut lever à nouveau. Au Maroc, l’échec colle à la peau. Il ferme des portes bancaires, sociales, parfois même familiales. Cette culture de la prudence excessive freine l’audace, tant chez les entrepreneurs que chez les investisseurs.

Troisième élément clé : la profondeur du marché. Le Nigeria et l’Égypte offrent des marchés domestiques massifs. Le Kenya s’est imposé comme porte d’entrée de l’Afrique de l’Est. L’Afrique du Sud dispose d’un tissu corporate dense et d’un marché financier mature. Le Maroc, lui, reste un marché de taille moyenne, avec une régionalisation encore largement théorique. Beaucoup de start-up marocaines peinent à scaler en Afrique faute de relais commerciaux, réglementaires et financiers. Elles restent locales quand les investisseurs cherchent des champions continentaux.

Il faut aussi parler de la commande publique et des grands groupes. Au Kenya ou en Égypte, l’État et les corporates achètent de l’innovation. Ils testent, expérimentent, signent des contrats avec des start-up. Au Maroc, le discours est favorable à l’innovation, mais les procédures restent lourdes, les appels d’offres rigides, et la préférence va souvent aux acteurs installés. Sans clients solides, une start-up reste un concept, pas une entreprise investissable.

Enfin, il y a un problème de narration. Le Kenya a “vendu” Nairobi comme la Silicon Savannah. L’Égypte a construit un récit de renaissance tech post-crise. Le Nigeria incarne l’hypercroissance africaine. Le Maroc, lui, hésite entre plusieurs identités : hub africain, porte de l’Europe, champion francophone, futur pôle IA… Cette dispersion brouille le message auprès des investisseurs internationaux, qui cherchent des paris clairs, lisibles, assumés.

La question n’est donc pas de savoir si le Maroc a des talents. Il en a. Ni s’il a des infrastructures. Il en a aussi. La vraie question est plus inconfortable : a-t-il accepté de jouer vraiment le jeu du risque, de la vitesse et de la sélection naturelle propres à l’économie des start-up ? Tant que l’écosystème restera administré, prudent et fragmenté, le pays restera coincé dans cette zone grise des 50 ou 60 millions de dollars levés par an.

L’image de 2025 n’est pas une condamnation définitive. C’est un signal d’alarme. Elle dit une chose simple : en Afrique, l’innovation ne se finance pas par les discours, mais par des paris clairs, répétés, parfois perdants. Le Maroc peut encore changer de catégorie. Mais il devra, pour cela, accepter de perdre un peu de contrôle pour gagner en impact.

Source :

Il s’agit de “Africa: The Big Deal”, une plateforme spécialisée dans le suivi des levées de fonds et des transactions start-up en Afrique.

Détails précis de la source :
Nom : Africa: The Big Deal
Auteurs / analystes : Max Cuvellier Giacomelli & Maxime Bayen
Base de données : Deals database propriétaire
Type de données : Equity, dette et subventions (hors exits), deals supérieurs à 100 000 dollars

Site de référence : africathebigdeal.com
Période couverte : données consolidées 2025

C’est aujourd’hui l’une des sources les plus citées par les médias économiques internationaux (Financial Times, Bloomberg Africa, Jeune Afrique, etc.) lorsqu’il s’agit d’analyser l’écosystème start-up africain.




Vendredi 16 Janvier 2026
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