Pourquoi le cyclisme marocain mérite mieux qu’une place en bord de route ?


Le cyclisme marocain a quelque chose de paradoxal. Il possède une histoire, une mémoire, des champions, un territoire naturellement adapté à l’effort, à l’endurance et aux grands parcours. Et pourtant, il peine encore à occuper la place qu’il mérite dans le paysage sportif national. L’entretien avec le docteur Si Mohamed Ben El Mahi, président de la Fédération royale marocaine de cyclisme, rappelle une évidence trop souvent oubliée : le vélo n’est pas seulement un sport de compétition. C’est aussi une école de discipline, un outil de santé publique, un levier d’intégration des jeunes, un vecteur d’image pour les territoires et, potentiellement, une véritable diplomatie sportive.



L'émission Panorma Sport reçoit Mohamed Belmahi pour parler Cyclisme Marocain

Le Maroc n’a pas découvert le cyclisme hier. Le Tour du Maroc, dont l’histoire remonte à plus d’un siècle, fait partie des grandes traditions sportives du Royaume. Des générations de coureurs ont porté les couleurs nationales, parfois avec des moyens modestes, mais avec une force mentale impressionnante. Le nom de Mohamed El Gourch, triple vainqueur du Tour du Maroc dans les années 1960, reste l’un des symboles de cette époque où le cyclisme marocain savait produire des figures populaires et respectées.

Mais l’histoire ne suffit pas à bâtir l’avenir. Aujourd’hui, le cyclisme marocain se heurte à des obstacles très concrets : manque d’infrastructures spécialisées, rareté des pistes homologuées, coût élevé des équipements, faiblesse des centres de formation, difficultés de financement et insuffisante implication du secteur privé. Contrairement à certaines disciplines collectives, le cyclisme demande du matériel, de l’encadrement, de la sécurité, de la logistique, de la préparation médicale et un suivi technique régulier. C’est un sport exigeant, parfois coûteux, et donc socialement sélectif s’il n’est pas accompagné par une politique publique solide.

Le paradoxe est d’autant plus frappant que le Maroc dispose d’atouts naturels considérables. Des routes de montagne, des plaines, des zones côtières, des reliefs variés, un climat globalement favorable, une stabilité reconnue : peu de pays offrent une telle diversité de terrains pour former des cyclistes complets et accueillir des compétitions nationales ou internationales. Le cyclisme pourrait devenir un instrument puissant de promotion territoriale, notamment dans les régions rurales, montagneuses ou touristiques.

Tour du Maroc, jeunes talents et territoires : le vélo peut redevenir une force nationale

Encore faut-il sortir d’une vision trop événementielle du sport. Organiser des courses est nécessaire, mais insuffisant. Le vrai enjeu est de construire une filière : clubs, écoles de cyclisme, encadrement technique, accompagnement médical, partenariats régionaux, sponsors privés, formation des entraîneurs, détection des talents et calendrier compétitif régulier. La Fédération semble avoir engagé une stratégie en ce sens, notamment à travers l’organisation de courses régionales, le soutien aux clubs et la recherche de partenariats avec les collectivités territoriales.

Le secteur privé, lui, doit changer de regard. Soutenir le cyclisme ne devrait pas être perçu comme une dépense de sponsoring secondaire, mais comme un investissement d’image, de territoire et de responsabilité sociale. Une marque marocaine qui accompagne un jeune coureur, une équipe régionale ou une compétition locale participe à une économie sportive réelle. Elle soutient aussi des valeurs rares : endurance, sobriété, effort, dépassement de soi, respect de la route et lien avec les territoires.

Il ne faut pas non plus sous-estimer le rôle de l’État, des régions et des communes. Le cyclisme a besoin de routes sécurisées, de circuits adaptés, de formation, de conventions locales et d’une meilleure intégration dans les politiques sportives territoriales. Il peut aussi rejoindre les grands enjeux de mobilité douce, de santé publique et de transition écologique.

Au fond, le cyclisme marocain n’est pas une petite discipline en quête de visibilité. C’est une opportunité. Une opportunité pour la jeunesse, pour les territoires, pour l’image du Maroc, et pour une autre manière de penser le sport : moins spectaculaire parfois, mais plus ancrée, plus exigeante, plus durable.

 
Le Maroc a déjà les paysages. Il a l’histoire. Il a les talents. Il lui reste à mettre tout cela en mouvement.
Jeudi 14 Mai 2026

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