Quand le Maroc ambitionne d’influencer les règles du jeu mondial des droits humains


Par Said Temsamani.

À Genève, les véritables avancées diplomatiques ne se mesurent pas toujours à l’aune des grandes déclarations publiques. Elles se construisent souvent dans des réunions discrètes où se dessinent les évolutions futures du système multilatéral.

La rencontre entre Mohamed El Habib Belkouch, représentant ministériel marocain chargé des droits de l’Homme, et Juliet de Rivero, responsable de la division de l’Examen périodique universel (EPU) au Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’Homme, appartient à cette catégorie d’échanges dont la portée dépasse largement le cadre institutionnel immédiat.



Car au-delà du suivi d’un atelier international récemment organisé au Maroc, cette réunion met en lumière une évolution plus profonde :

La volonté croissante du Royaume de participer non seulement à l’application des normes internationales relatives aux droits humains, mais également à leur adaptation et à leur perfectionnement. Cette ambition mérite attention.

À l’heure où le multilatéralisme traverse l’une des périodes les plus complexes de son histoire récente, les institutions internationales sont confrontées à une interrogation fondamentale : comment préserver leur efficacité dans un monde devenu plus fragmenté, plus polarisé et plus contestataire ? Le système international des droits de l’Homme n’échappe pas à cette réalité.

Les mécanismes créés il y a plusieurs décennies doivent aujourd’hui répondre à des défis nouveaux, dans un contexte marqué par l’érosion de la confiance entre États, la montée des souverainismes et la multiplication des crises géopolitiques. C’est précisément dans ce débat que le Maroc tente désormais de s’inscrire.

L’Examen périodique universel constitue probablement l’une des innovations institutionnelles les plus remarquables du système onusien du XXIe siècle.

Pour la première fois, tous les États membres des Nations Unies sont soumis à une évaluation régulière selon un principe d’égalité souveraine. Aucun pays n’échappe à l’exercice. Aucun n’est placé au-dessus du mécanisme.

Mais après près de deux décennies d’existence, une question devient incontournable : comment renforcer l’impact réel de cet instrument ? L’enjeu n’est plus seulement de produire des recommandations. Il est de garantir leur mise en œuvre effective, d’améliorer leur suivi, d’accroître leur appropriation nationale et de renforcer leur capacité à produire des changements tangibles dans la vie des citoyens.

C’est autour de cette réflexion que le Maroc a choisi de mobiliser experts internationaux, institutions nationales et représentants gouvernementaux lors de l’atelier international organisé au début du mois de juin. Plus qu’un simple événement académique, cette initiative s’apparente à une tentative de contribution intellectuelle à l’avenir du système international des droits humains. Le signal envoyé est significatif.

Traditionnellement, de nombreux États abordent les mécanismes internationaux sous un angle essentiellement défensif, cherchant avant tout à protéger leurs positions ou à répondre aux critiques. Le Maroc semble aujourd’hui privilégier une approche différente : investir l’espace de la réflexion normative et participer à la recherche de solutions pour améliorer le fonctionnement même des institutions internationales.

Cette évolution traduit une maturation de sa diplomatie des droits humains.

Depuis plusieurs années, Rabat développe progressivement une stratégie visant à transformer son expérience nationale en levier d’influence internationale.

Les réformes institutionnelles engagées, l’expérience de la justice transitionnelle, le dialogue avec les mécanismes onusiens ou encore la coopération croissante avec les institutions africaines participent d’une même logique : faire du Royaume un acteur crédible dans les débats internationaux sur la gouvernance des droits fondamentaux. La réunion de Genève s’inscrit dans cette trajectoire.

Les discussions portant sur l’intégration des recommandations issues de l’atelier marocain dans les réflexions actuellement menées au sein du Conseil des droits de l’Homme révèlent une ambition plus vaste : celle de faire émerger des propositions concrètes susceptibles d’alimenter les futures évolutions du mécanisme de l’Examen périodique universel.

Dans un système international souvent critiqué pour son inertie, la capacité d’un État à produire des idées, à construire des consensus et à contribuer à la modernisation des institutions constitue aujourd’hui une forme de puissance à part entière.

Le concept même d’influence évolue. Les États les plus écoutés ne sont plus seulement ceux qui disposent des ressources économiques les plus importantes ou des capacités militaires les plus développées.

Ce sont également ceux qui parviennent à façonner les normes, à inspirer les réformes et à proposer des réponses crédibles aux défis collectifs. C’est sur ce terrain que se joue désormais une partie de la compétition diplomatique mondiale.

Pour le Maroc, l’objectif dépasse la seule question des droits humains. Il s’agit aussi d’affirmer un positionnement international fondé sur la production d’expertise, la promotion du dialogue et la contribution aux biens publics mondiaux. En d’autres termes, faire reconnaître le Royaume comme un acteur capable non seulement de participer aux règles du système international, mais également de contribuer à leur élaboration.

À Genève, ce n’est donc pas seulement l’avenir de l’Examen périodique universel qui était au cœur des discussions. C’est aussi une certaine vision du rôle que peuvent jouer les puissances intermédiaires dans la gouvernance mondiale du XXIe siècle. Et le Maroc entend manifestement y prendre toute sa place.


Jeudi 25 Juin 2026

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