Quoi de neuf sous le soleil de la justice marocaine ?


Rédigé par La rédaction le Mercredi 12 Aout 2026



Nouveau Code de procédure civile : désormais, « nul n’est censé ignorer la procédure »

La justice ne se résume pas à savoir qui a raison et qui a tort. Entre les deux, il existe la procédure : délais, notifications, appels, expertises, exécution des jugements, saisies, ventes aux enchères. Une circulaire du ministre de la Justice consacrée à l’application de la loi n° 58.25 relative à la procédure civile permet de mesurer l’ampleur des changements. Derrière la technicité juridique se dessine une ambition : rendre la justice marocaine plus rapide, plus traçable et progressivement plus numérique. Mais, pour le justiciable, une autre réalité demeure : en matière de justice, quelques jours peuvent parfois changer beaucoup de choses.**

Une réforme que l’on aurait tort de réserver aux juristes : « Nul n’est censé ignorer la loi. »

La formule est connue. Avec le nouveau Code de procédure civile marocain, on pourrait presque lui ajouter : nul n’est censé ignorer les délais.

La circulaire adressée par le ministre de la Justice aux responsables des greffes et du ministère public dans les juridictions du Royaume est, de ce point de vue, particulièrement instructive.

Le document présente le Code de procédure civile comme une pierre angulaire de la justice procédurale et explique que la réforme vise notamment l'amélioration du fonctionnement des tribunaux, l'accélération des procédures, la réduction du temps judiciaire, le passage de la juridiction traditionnelle vers la juridiction électronique et une meilleure coordination entre les acteurs de la justice. 

Derrière ces grands principes se cache cependant quelque chose de beaucoup plus concret : une justice davantage rythmée par des délais précis et des circuits administratifs encadrés.

3 jours, 7 jours, 8 jours, 10 jours, 15 jours…

La lecture de la circulaire donne presque l’impression de parcourir le tableau de bord d’une administration fonctionnant avec un chronomètre.

En matière de compétence, par exemple, le dossier doit être transmis à la juridiction du second degré dans un délai de dix jours dans le cas mentionné par l’article 27. Lorsqu’une juridiction est déclarée territorialement incompétente, le dossier doit être transmis à la juridiction compétente dans un délai maximal de **huit jours** à compter de l’acceptation de cette exception. 

Même logique pour l’appel.

La circulaire précise que les dossiers et documents accompagnant les appels doivent être adressés à la cour d’appel dans un délai de 15 jours pour les affaires ordinaires, 10 jours pour les affaires familiales et 7 jours pour les affaires en référé, à compter du dépôt de l’appel. 

Pour certaines ordonnances sur requête, la transmission à la juridiction du second degré doit intervenir dans les trois jours. Pour les appels concernant certaines ordonnances de référé, le délai maximal indiqué est de sept jours.

Ce ne sont évidemment pas tous des délais directement imposés au citoyen : plusieurs concernent le greffe et le fonctionnement interne des juridictions. Mais leur multiplication traduit une philosophie assez claire : le temps judiciaire devient lui-même un objet de la réforme.

Et c’est probablement l’un des changements les plus importants.

Le greffe devient l’une des pièces maîtresses de la réforme

On parle beaucoup des juges, des avocats ou des procureurs lorsqu’on évoque la justice. Beaucoup moins du greffe. Or, à lire les seize pages de cette circulaire, une conclusion s’impose : sans greffe performant, le nouveau Code ne pourra pas produire les effets recherchés.

Enregistrement des affaires, réception des documents, délivrance des récépissés, notifications, transmission des dossiers, gestion des audiences, conservation des pièces, délivrance des copies des décisions, traitement des recours, exécution des jugements, saisies…

Le greffe apparaît partout.

La circulaire va jusqu’à rappeler que les procès-verbaux d’audience doivent être rédigés avec indépendance et probité, en consignant ce qui s’est déroulé ou a été constaté, sans rature, surcharge ou ajout entre les lignes, avant signature immédiatement après l’audience. Elle organise également la consultation des pièces du dossier par les parties ou leurs représentants sans que les originaux quittent le tribunal. 

Autrement dit, la réforme juridique est aussi une réforme organisationnelle.
Et c’est probablement là que se jouera une grande partie de son succès.

La notification : ce petit papier qui peut décider de beaucoup

Pour le citoyen, l’un des sujets les plus importants demeure celui de la notification.

Une décision de justice peut exister juridiquement ; encore faut-il savoir quand et comment elle a été portée à la connaissance des parties. Car c’est souvent à partir de cette étape que commencent à courir certains délais.

La circulaire détaille donc minutieusement les opérations de notification : transmission des convocations, remise des actes et documents, certificats de remise, information des parties et transmission de certains actes au ministère public. 

Ce qui peut sembler bureaucratique est en réalité essentiel. Car le droit à un recours n’a de sens que si le justiciable sait qu’une décision existe et dispose réellement du temps nécessaire pour agir.

La justice moderne ne se mesure donc pas seulement à la qualité du jugement. Elle se mesure également à la fiabilité de toute la chaîne qui conduit jusqu’au jugement et qui vient après lui.

L’exécution : parce qu’un jugement qui reste dans un dossier ne suffit pas

Autre aspect très concret : l’exécution.

Pour beaucoup de citoyens, gagner un procès n’est que la première moitié du chemin. Il reste ensuite à obtenir effectivement ce que le tribunal a accordé.

Le nouveau dispositif encadre fortement cette étape.

La circulaire prévoit notamment l'ouverture d'un dossier d'exécution pour chaque demande et organise la notification de la copie du titre exécutoire. Elle indique, dans le cadre décrit, un délai de dix jours à compter de la demande d’exécution pour cette notification et l’invitation à l’exécution volontaire. 

Elle traite également des difficultés matérielles rencontrées pendant l’exécution, de l’intervention éventuelle de la force publique, des saisies conservatoires et exécutoires ainsi que de la vente des biens saisis. La circulaire précise notamment qu’une difficulté matérielle constatée pendant l’exécution ne suffit pas, à elle seule, à arrêter la procédure : l’arrêt relève d’une décision judiciaire dans les conditions prévues. 

Plus spectaculaire encore pour le citoyen confronté à une saisie : le document prévoit que certains biens meubles saisis peuvent être vendus aux enchères publiques dans un délai maximal de huit jours après la saisie, sauf exceptions prévues. 

Voilà pourquoi la procédure civile n’est pas une affaire réservée aux facultés de droit.
Elle peut toucher un logement, une créance, une entreprise, un héritage ou un patrimoine familial.

La justice électronique arrive… mais pas entièrement tout de suite

C’est probablement l’une des évolutions les plus intéressantes du texte.

Le nouveau Code ouvre clairement la porte à une justice davantage numérique : dépôt électronique des requêtes et recours, paiement électronique des frais judiciaires et participation à certaines procédures à distance.

Mais la circulaire apporte une précision capitale.

Elle indique que plusieurs dispositions relatives au dépôt électronique des actes et recours, au paiement électronique ainsi qu'aux modalités de participation à distance aux ventes aux enchères restent suspendues à la publication d'un texte réglementaire nécessaire à leur mise en œuvre. 

Voilà une nuance essentielle. Il ne faut donc pas confondre ce que la loi prévoit et ce qui est immédiatement opérationnel.

La transformation numérique de la justice est juridiquement engagée, mais sa concrétisation dépendra encore des textes d’application, des plateformes informatiques, de l’interopérabilité des systèmes, de la formation des personnels et, évidemment, de leur appropriation par les avocats et les citoyens.

Une justice plus rapide ? Oui, mais attention à la justice du chronomètre

L’ambition mérite d’être saluée.

Une justice excessivement lente finit par devenir une forme d’injustice. Une entreprise attendant plusieurs années le paiement d’une créance, une famille bloquée dans un litige patrimonial ou un citoyen incapable de faire exécuter un jugement savent parfaitement ce que signifie le « temps judiciaire ».

Réduire les délais, fluidifier les transmissions, responsabiliser les greffes et numériser les procédures constituent donc de vrais progrès potentiels.

Mais il faudra surveiller un risque : confondre accélération de la justice et précipitation judiciaire.

La performance d'un tribunal ne peut pas être mesurée uniquement au nombre de dossiers traités ou au nombre de jours gagnés.

Une bonne justice doit être rapide et contradictoire, accessible, intelligible et respectueuse des droits de la défense.

Le véritable test du nouveau Code ne sera donc pas seulement statistique. Il sera quotidien.

Et le citoyen dans tout cela ?

C’est peut-être la grande question.
La circulaire est destinée aux professionnels de la justice. Elle est nécessairement technique. Mais les conséquences de la procédure concernent des millions de personnes qui ne connaissent ni les articles 27, 351, 378, 449 ou 487, ni les subtilités d’un appel, d’une notification ou d’un titre exécutoire.

Il faudrait donc accompagner cette réforme d’un véritable effort de pédagogie juridique citoyenne.

Des fiches simples : « Je reçois une convocation : que dois-je faire ? » ; « Je veux faire appel : quels sont mes droits ? » ; « J’ai gagné mon procès : comment obtenir l’exécution ? » ; « Mon compte ou mon bien est saisi : quelles voies de recours ? » ; « Quels services judiciaires sont accessibles en ligne ? »

Car l’accès au droit commence par sa compréhension.

Quoi de neuf, finalement, sous le soleil de la justice marocaine ?

Beaucoup de choses, manifestement.

Une procédure davantage encadrée. Des délais plus visibles. Un greffe placé au cœur du dispositif. Une exécution judiciaire mieux organisée. Une ambition numérique assumée, même si certaines briques électroniques attendent encore leur texte réglementaire.

La circulaire se termine d’ailleurs par un appel aux responsables administratifs à appliquer correctement les nouvelles dispositions, à faire preuve de vigilance et de rapidité et à signaler les difficultés pratiques et juridiques rencontrées afin qu'elles puissent être traitées. 

C’est une phrase administrative, mais elle dit presque tout.

Le Maroc dispose désormais d’un nouveau logiciel procédural. Reste à voir comment il fonctionnera dans la vraie vie.

Car une réforme de la justice ne réussit jamais uniquement parce qu’un nouveau Code est publié.

Elle réussit lorsque le citoyen constate qu’il comprend mieux la procédure, qu’il est correctement informé, que son dossier ne se perd pas dans les couloirs, que les délais sont effectivement respectés et qu’une décision rendue est réellement exécutée.

Et c’est peut-être la nouvelle version du vieux principe que nous devrions retenir :

Nul n’est censé ignorer la loi. Certes. Mais dans une justice moderne, nul ne devrait non plus être condamné à se perdre dans sa procédure.




Mercredi 12 Aout 2026
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