Reconnaissance au Maroc en 2026


Par : Rachid Boufous.



Je quitte Goulmima au petit matin en direction des hauts plateaux d’Aghbalou N’Kerdous et d’Imilchil. Très vite, la route s’élève brutalement vers les immensités minérales du Haut Atlas oriental. Le paysage change progressivement : les palmeraies disparaissent, les acacias et les tamaris cèdent la place aux genévriers thurifères, aux steppes pierreuses et aux pâturages d’altitude. On quitte alors le Maroc des oasis pour entrer dans un autre monde : celui des grands espaces amazighs de montagne, austères, magnifiques et profondément oubliés.

À mesure que l’on grimpe vers Aghbalou N’Kerdous, les villages deviennent plus rares. Les maisons en pisé semblent accrochées aux versants rocheux comme des prolongements naturels de la montagne. Ici, tout paraît rude : le climat, l’isolement, les distances, les hivers interminables. Pourtant, derrière cette apparente dureté subsiste un monde d’une extraordinaire dignité humaine.

Le nom même d’Aghbalou renvoie à la notion de source ou de résurgence d’eau en amazigh. Toute cette géographie de montagne est structurée depuis des siècles par la question vitale de l’eau, des pâturages et des transhumances saisonnières. Les grands plateaux du Haut Atlas oriental ne sont pas seulement des paysages : ils constituent une véritable civilisation pastorale façonnée par le déplacement des troupeaux, les équilibres tribaux et la maîtrise des territoires d’altitude.

Ici, la terre n’a jamais été uniquement une propriété individuelle. Les parcours pastoraux, les points d’eau, les vallées de transhumance et les terres collectives ont longtemps constitué le cœur même de l’organisation sociale amazighe. Chaque tribu, chaque fraction, chaque lignage disposait de territoires précis de pâturage, jalousement défendus et régulés par des coutumes ancestrales.

Les Aït Hdiddou, les Aït Merghad, les Aït Yahya et d’autres grandes confédérations amazighes ont pendant des siècles organisé leur survie autour de ces équilibres extrêmement fragiles. Car dans ces montagnes pauvres, la question du pâturage n’était pas simplement économique : elle était vitale. Contrôler une vallée, une source ou un plateau signifiait souvent survivre durant l’hiver.

C’est précisément cette rareté qui explique les nombreux conflits tribaux qui ont marqué l’histoire du Haut Atlas oriental. Les rivalités autour des parcours pastoraux, des terres collectives et des zones de transhumance ont parfois provoqué de véritables guerres locales. Derrière l’image folklorique d’un Maroc montagnard paisible se cachait en réalité une histoire complexe d’alliances, de médiations coutumières, de vendettas et de négociations permanentes autour des ressources naturelles.

Même aujourd’hui, malgré la modernité administrative, la question des terres collectives demeure extrêmement sensible dans certaines zones. Les tensions autour des délimitations foncières, des droits d’usage ou des parcours pastoraux continuent parfois d’alimenter des conflits silencieux entre communautés ou fractions tribales.

D’ailleurs je rencontre sur la route un attroupement de gens qui ont passé la nuit depuis deux jour en plein désert. À proximité se tiennent les forces de l’ordre. Je pose des questions. On me répond que les gens qui sont là refusent qu’une femme issus d’une autre tribu soit enterrée sur leur terre. Cela dure depuis deux jours.

Le pauvre cadavre est trimbalé, les membres des deux tribus en viennent presque aux mains. Je ne comprend pas ce refus. On m’explique que si la femme est enterrée sur une terre appartenant à une autre tribu, les siens peuvent un jour la réclamer, vu qu’elle y a été enterrée…

C’est horrible d’en arriver à interdire à un cadavre de reposer éternellement sur une terre, qui n’appartient normalement à aucun humain mais à toute l’humanité. C’est ainsi dans le Maroc profond, où l’on se dispute la terre quitte à la refuser aux morts…!
Mais le plus impressionnant reste probablement la violence du climat lui-même.

On arrive dans une vallée enclavée offrant un paysage luxuriant et exceptionnellement vert et arboré dans cet environnement inhospitalier à première vue : Aghbalou N’Kerdous.

Aghbalou demeure l’un de ces territoires suspendus hors du temps administratif marocain. Dans les bureaux climatisés de Rabat ou de Casablanca, peu de gens semblent avoir conscience de ce que représente réellement la vie dans ces montagnes. Ici, l’hiver peut couper des villages entiers du reste du pays durant plusieurs jours, parfois plusieurs semaines. Les routes deviennent impraticables, les températures plongent sous zéro, les infrastructures médicales sont quasi inexistantes et les habitants continuent malgré tout à vivre avec une résilience silencieuse qui force le respect.

Le nom même d’Aghbalou N’Kerdous renvoie à la notion de source ou de résurgence d’eau en amazigh. Toute cette géographie de montagne est structurée par la question vitale de l’eau, des pâturages et des transhumances saisonnières. Depuis des siècles, les tribus de cette région ont organisé leur survie autour d’un équilibre extrêmement fragile entre élevage, cultures d’altitude et déplacements pastoraux. Les grands plateaux de l’Atlas oriental ne sont pas seulement des paysages : ils constituent une véritable civilisation montagnarde.

Ces territoires furent longtemps dominés par les grandes confédérations amazighes du Haut Atlas oriental, notamment les Aït Hdiddou, les Aït Merghad et les Aït Yahya. 

Les structures tribales y étaient complexes, organisées autour des lignages, des fractions et des assemblées coutumières. 
La montagne imposait ses propres lois, souvent bien plus fortes que celles du Makhzen. Pendant des siècles, ces tribus ont vécu dans une relative autonomie, protégées par l’immensité des reliefs et la difficulté des accès.

Mais derrière cette beauté spectaculaire subsiste également une mémoire lourde, presque effacée de l’histoire nationale. Peu de Marocains savent qu’au cœur de ces montagnes existe l’ancienne prison d’Aghbalou N’Kerdous, transformée aujourd’hui en musée discret et presque invisible. 

Durant le Protectorat français, cette prison servit à l’internement de résistants, de nationalistes marocains et de figures jugées hostiles à l’ordre colonial. Dans ces régions reculées du Haut Atlas oriental, loin des grandes villes, l’administration coloniale avait compris tout l’intérêt stratégique de l’isolement géographique. On envoyait ici ceux que l’on voulait couper des foyers urbains de contestation. Les montagnes devenaient alors autant une prison naturelle qu’un instrument politique de contrôle.

Ici furent internés de grands nationalistes comme Mehdi BenBarka, Driss Mhammedi, Ahmed Bennani, Ahmed Cherqaoui, Ahmed Lyazidi, Mohammed El Fassi, Mokhtar Soussi et 80 autres militants de la cause de l’indépendance du Maroc et du retour du Sultan Ben Youssef de son exil à Madagascar…

Cette mémoire reste pourtant largement méconnue, alors qu’elle constitue une part importante de l’histoire de la résistance marocaine. Comme souvent dans le Maroc profond, les régions qui ont payé le plus lourd tribut historique sont aussi celles que l’on semble aujourd’hui oublier le plus facilement.

On prend la nouvelle route creusée dans la montagne récemment et qui relie Aghbalou à Ait Hani. Magnifique serpent routier qui traverse le massif du Baddou, large chaussée bien réalisée par des entreprises marocaines de voirie. Une fierté de voir qu’enfin on ne se contente plus d’élargir les routes héritée du colonialisme, mais qu’on a compris que le désenclavement des régions oubliées est une donne importante dans le développement du pays… Amen !

Imilchil apparaît enfin après des heures de route. Posé à plus de 2 100 mètres d’altitude, ce haut plateau donne presque l’impression d’un Tibet marocain. L’air y est sec, limpide, presque brutal de pureté. Le silence des montagnes y possède quelque chose de métaphysique. Autour de la petite ville s’étendent des immensités rocheuses ponctuées de tentes pastorales, de troupeaux de moutons et de villages dispersés.

On traverse les même bourgs, immobiles dans le temps, par une route défoncée à plusieurs endroit, fruit des lourdes précipitations de cette année. Les autorités on diligenté des entreprises pour replâtrer les routes endommagée, mais avec l’aid, le travail est suspendu et il faut rouler doucement et éviter les innombrables « nids de poules » qui peuvent avoir le dessus rapidement sur les pneus des voitures sinon n’y prête pas attention…

On arrive à Imilchil le jour du souk au lendemain de l’Aid El Kebir. Le réseau téléphonique et internet est en panne depuis 24 heures. Pas de connexion, on redevient des touristes préhistoriques à la recherche d’informations. Tous les bouchers et commerces sont fermés sauf les cafés bondés et quelques épiceries. Le souk est presque vide.

On fait des provisions de conserves au thon à la tomate, des yaourts, du soda et du pain que l’on se procure miraculeusement et l’on se dirige vers les lacs de Tislit et Isli, l’objectif de notre randonnée. 

Les visages que l’on rencontre portent les stigmates du temps et la rudesse du climat qui est extrême ici en hiver.

Lorsque l’hiver s’installe sur Imilchil, Agoudal ou Aghbalou N’Kerdous, ces montagnes basculent dans une autre dimension. Les tempêtes de neige peuvent isoler des villages entiers durant plusieurs jours, parfois plusieurs semaines. Certaines routes disparaissent littéralement sous des mètres de neige. Les températures plongent brutalement bien en dessous de zéro. Les troupeaux meurent parfois par centaines. Le bois manque. Le chauffage devient un luxe. Les déplacements se transforment en expéditions dangereuses.

Dans certaines zones reculées, les habitants vivent encore plusieurs mois de l’année dans un quasi isolement. Le Maroc touristique des cartes postales disparaît alors complètement derrière une réalité beaucoup plus dure : celle de populations contraintes de survivre dans des conditions climatiques extrêmes avec des moyens dérisoires.

Le plus troublant est que cette souffrance reste largement invisible au niveau national.

À Rabat, Casablanca ou Marrakech, peu de gens réalisent réellement ce que signifie vivre dans certains villages du Haut Atlas oriental durant l’hiver. Dans plusieurs douars, les réseaux téléphoniques restent faibles ou inexistants. L’accès à Internet demeure extrêmement limité dans certaines vallées. À l’ère de la fibre optique, de l’intelligence artificielle et du numérique triomphant, des régions entières du Maroc vivent encore dans une quasi déconnexion du reste du pays.

Mais le drame le plus grave reste probablement celui de la santé.

L’absence de couverture médicale sérieuse dans de nombreuses zones du Haut Atlas oriental constitue une véritable tragédie silencieuse. Les dispensaires manquent souvent de médecins, d’équipements, de médicaments et parfois même d’ambulances fonctionnelles. Les femmes enceintes doivent parcourir des dizaines voire des centaines de kilomètres pour accoucher dans des conditions correctes. Les malades chroniques vivent dans une angoisse permanente. Une simple urgence médicale peut devenir une catastrophe lorsqu’une route est coupée par la neige.

Et pourtant, malgré cette dureté quotidienne, les habitants de ces montagnes se plaignent rarement. Il existe ici une culture du silence, de la pudeur et de l’endurance profondément enracinée. Les gens souffrent souvent sans bruit. Ils continuent à vivre, à travailler, à élever leurs enfants et à affronter les hivers avec une dignité presque stoïque.

Imilchil reste mondialement connu pour son célèbre moussem des mariages, souvent présenté dans les brochures touristiques comme un simple « festival des fiancés ». Mais derrière cette folklorisation touristique se cache une institution sociale beaucoup plus complexe et beaucoup plus ancienne.

Le moussem d’Imilchil constituait historiquement un immense rassemblement tribal où se croisaient commerce, alliances politiques, échanges pastoraux et unions matrimoniales. Dans un monde montagnard où les populations vivaient dispersées sur des territoires immenses et difficiles d’accès, ce type de rassemblement jouait un rôle fondamental dans la cohésion sociale.

La célèbre légende des lacs Isli et Tislit, ces deux amoureux issus de tribus rivales dont les larmes auraient formé les deux lacs, traduit en réalité les tensions historiques autour des alliances tribales et des équilibres territoriaux. 

Les mariages permettaient souvent d’apaiser les conflits, de consolider les pactes et de maintenir les équilibres entre groupes pastoraux.

Aujourd’hui encore, malgré le tourisme et les mises en scène folkloriques, le moussem conserve une profonde charge symbolique pour les populations locales. Mais lui aussi semble parfois victime d’une forme de marginalisation culturelle. On vend l’image exotique du « mariage berbère », mais on s’intéresse beaucoup moins aux réalités sociales des habitants qui vivent toute l’année dans ces territoires oubliés.

Car derrière les images de tentes colorées, de fantasia et de folklore, la jeunesse d’Imilchil continue souvent à vivre le chômage, l’isolement et l’absence de perspectives.

Le plus paradoxal est que ces montagnes possèdent probablement l’un des potentiels touristiques les plus extraordinaires du Maroc. Les lacs Isli et Tislit, les hauts plateaux des Aït Hdiddou, les paysages d’Agoudal, les gorges de l’Assif Melloul, les traditions pastorales, les villages en pierre et les immenses espaces sauvages constituent un patrimoine exceptionnel.
Mais précisément, c’est là que se situe le grand échec national.

Depuis des décennies, le Maroc parle de tourisme de montagne sans jamais réellement construire une stratégie cohérente pour ces territoires. Les investissements restent faibles, les infrastructures insuffisantes et les populations locales demeurent largement exclues des grands circuits économiques du tourisme national.

Ainsi, lorsqu’on traverse ces contrées, on a parfois le sentiment de parcourir un territoire resté en marge du Maroc moderne. Les habitants ont souvent le sentiment d’être marocains lorsque viennent les discours patriotiques, les élections ou les statistiques officielles, mais beaucoup moins lorsqu’il s’agit des grands investissements structurants.

On arrive aux lacs. La route a été refaite entièrement et l’on peut atteindre le lac d’Isli, le plus grands distant de celui de Tislit de 13 kilomètres sur une nouvelle route large et sécurisée. Les autorités on aménagé des kiosques et des bancs couverts qui permettent de s’installer confortablement et admirer la beauté de cette magnifique étendue d’eau. L’eau est très froide et seuls les plus téméraires peuvent piquer une tête, ce que je ne suis pas, me contentant d’admirer un des rares paysages magnifiques qu’il m’ait été donné de contempler…

Je reste un moment là, scrutant l’horizon du lac d’Isli avec ses couleurs changeantes au gré du passage des nuages gorgés d’eau en ce mou de mai. La température ne dépasse pas les 20 degrés. 

Lorsque le soleil se cache derrière ces nuages et que les lumières rouges embrasent les reliefs enneigés du Haut Atlas, une étrange sérénité envahit ces montagnes. Comme si ce Maroc oublié conservait encore quelque chose d’essentiel que les grandes métropoles ont peut-être déjà perdu depuis longtemps…


Samedi 30 Mai 2026

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