Regard, récit, souveraineté et miroir asymétrique


Par Naïm Kamal.

Dans sa chronique sur Quid, Adnan Debbarh se penche sur le rapport du Maroc au regard extérieur marqué par des réactions disproportionnées aux éloges comme aux critiques venues de capitales occidentales. A partir de cette réflexion, Naïm Kamal propose une lecture complémentaire.

Si la souveraineté mentale du Maroc reste inachevée, si le pays manque d’espaces robustes de débat, l’indifférence face aux campagnes de dénigrement ne saurait constituer une posture mature. Entre maturité critique et devoir de riposte, l’enjeu n’est pas de se taire, mais de parler mieux et plus fort.



Les constats de Adnan Debbarh

Dans le diagnostic de Adnan Debbarh, le Maroc demeure hypersensible aux articles publiés dans les capitales occidentales. Louanges et critiques y déclenchent des réactions excessives, révélatrices d’un rapport psychique encore marqué par l’histoire.

L’auteur estime que si le Royaume a consolidé sa souveraineté matérielle à travers infrastructures, diplomatie et performances économiques, il accuse un retard sur le terrain symbolique. Produire ses propres récits, ses diagnostics, ses controverses demeure un chantier ouvert.

Le déficit d’espaces de débat conséquent accentue ce déséquilibre. Peu de grandes revues d’idées, peu de controverses argumentées et de plateformes d’analyses influentes. Dans ce quasi vide, chaque texte étranger prend une importance disproportionnée.

Pour Debbarh, la maturité consiste à écouter, comparer et dépasser, en assumant la critique interne et externe comme une force.

Une lucidité nécessaire

Sans doute, un pays sûr de lui n’a pas peur du regard des autres. Il l’intègre dans son propre diagnostic et ne surinterprète pas chaque tribune publiée à l’étranger. Cependant, il existe une réelle différence entre la critique argumentée, l’analyse construite qui aide à mieux se comprendre, et la ligne éditoriale systématiquement dévalorisante
Le diagnostic de Adnan Debbarh est en partie fondé, les Marocains étant effectivement sensibles à ce qui se dit d’eux. Cette sensibilité révèle un besoin de reconnaissance et parfois un manque d’assurance.

Il est tout aussi exact que, malgré des efforts et les déclarations d’intention, le Maroc n’a pas encore réussi à se doter d’un écosystème médiatique, et par voie de conséquence politique, porteur de ses idées, de ses débats et de ses intérêts.

L’absence de médias capables d’immuniser le front intérieur et de porter une voix audible et crédible à l’international constitue une carence qui s’explique en partie par l’appréhension et la circonspection que suscite la presse dans de nombreux centres de pouvoir.

Dans cet environnement le débat public tend à s’aseptiser.

Or une souveraineté solide suppose la capacité de produire des analyses indépendantes, d’accepter une presse forte et autonome, de tolérer la critique interne, fut-elle en rupture de ban, et d’assumer les divergences sans les percevoir comme des fractures. Ce qui en soi mériterait une réflexion collective et un débat national.


Indifférence ou vigilance

Ce constat de nos faiblesses étant, faut-il rester indifférent à ce qui s’écrit du et sur le Maroc à l’extérieur ?

Toute analyse, positive ou négative, d’où qu’elle vienne, peut constituer une contribution utile. Elle peut révéler ce que l’habitude empêche de voir, enrichir la réflexion, et mettre le doigt sur les frilosités qui entravent le débat et qui sont les symptômes d’un système qui a des difficultés à concilier les impératifs de la stabilité et les expressions du pluralisme.

Sans doute, un pays sûr de lui n’a pas peur du regard des autres. Il l’intègre dans son propre diagnostic et ne surinterprète pas chaque tribune publiée à l’étranger.

Cependant, il existe une réelle différence entre la critique argumentée, l’analyse construite qui aide à mieux se comprendre, et la ligne éditoriale systématiquement dévalorisante.

Lorsque semaine après semaine, mois après mois, année après année, avec ou sans occasion, certains médias agissent avec une constance déconcertante et écrivent à travers le même prisme pernicieux, la répétition n’est plus un hasard.


La guerre des récits

Le commentaire dans ce positionnement dépasse le cadre analytique pour entrer dans une posture partiale réfléchie. Au point d’outrepasser la position éditoriale pour entrer dans l’hostilité déclarée. L’épisode de la crise maroco-espagnole de 2021-2022 l’a illustré.

L’appel explicite d’un journal à « remettre le Maroc à sa place » ne relève pas du simple commentaire. Il dévoile les préconçus qui le sous-tendent.

Ce vocabulaire met en évidence un imaginaire hiérarchique, une difficulté à accepter l’affirmation d’un pays qui redéfinit ses alliances et ses priorités.  Difficile dans ces conditions de ne pas soupçonner derrière l’intensité et la virulence de la production éditoriale, outre l’héritage postcolonial, le biais géopolitique, l’expression d’intérêts économiques, ou l’inspiration d’un lobby, si ce n’est la main d’une composante d’un Etat profond.

Dans ces conditions, réagir n’est pas signe d’immaturité ou de blessure narcissique. C’est un acte de clarification.

Il ne s’agit pas de s’indigner systématiquement, mais de montrer aux observateurs de bonne foi les mécanismes à l’œuvre, de déconstruire les raccourcis,  d’exposer les ressorts et de produire des contre-analyses argumentées.

Certes, la bataille est asymétrique. La puissance de feu médiatique n’est pas équivalente. Les grands groupes internationaux disposent d’audiences et de relais incomparables. Mais le silence n’est pas une stratégie.

L’argumentation, la constance et la production d’un contre-récit crédible sont à  concevoir comme un acte de résistance.


Produire et défendre

Bien sûr, la souveraineté consiste à produire massivement ses propres analyses, tout en sachant défendre ses intérêts lorsque ceux-ci sont attaqués.  Il ne s’agit pas de transformer chaque critique en affrontement diplomatique.

Il s’agit de distinguer la critique fondée du bellicisme éditorial. La maturité tient dans cet équilibre. Ecouter sans se soumettre. Réagir sans s’emporter. Construire sans s’isoler.

La souveraineté commence incontestablement lorsque le regard extérieur cesse de déterminer l’humeur collective.

Mais elle se consolide aussi lorsque les citoyens d’un pays savent identifier, avec sang-froid, les semences du doute, les opérations orchestrées de dénigrement et les tentatives de déstabilisation.

C’est dans ce carré que se joue la véritable souveraineté du regard.

PAR NAIM KAMAL/QUID.MA



Mercredi 4 Mars 2026

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