Royal Air Maroc : compagnie nationale ou simple machine à rentabilité ?


Par Aziz Daouda.

Certaines décisions d’entreprise dépassent largement le cadre du management. Elles peuvent impacter la souveraineté économique, la cohésion territoriale, l’influence diplomatique et même l’image d’un pays. La suspension annoncée par Royal Air Maroc de nombreuses dessertes africaines ainsi que l’arrêt des vols vers Ouarzazate, Errachidia et Zagora à partir du 7 juin appartient clairement à cette catégorie.



Une question devient ainsi inévitable: la RAM est-elle encore pensée comme un outil stratégique ou uniquement comme une entreprise qui ne raisonne plus qu’en termes de rentabilité immédiate?

Le Maroc a construit patiemment une relation exceptionnelle avec une grande partie du continent; relation qui n’a pas été bâtie uniquement par la diplomatie officielle, les banques ou les investissements.

Elle s’est aussi construite dans les aéroports, dans les avions, dans la régularité des liaisons aériennes, dans la proximité humaine créée par les voyages.

Dans plusieurs capitales africaines, la RAM est bien plus qu’une simple compagnie aérienne. Au Sénégal, au Cameroun, au Congo-Brazzaville ou encore à Kinshasa, nombreux sont ceux qui parlent de “la compagnie de nos frères marocains”. Beaucoup de voyageurs africains préférent la RAM à toutes les autres compagnies pour rejoindre l’Europe ou les USA via Casablanca.

Cette fidélité n’a rien d’automatique. Elle s’est construite sur des années de confiance, d’habitudes, de présence continue et de stratégie africaine assumée. Or cette confiance est fragile.

Suspendre brutalement des liaisons, même temporairement, revient à ouvrir un boulevard à la concurrence. Dans l’aérien, les habitudes perdues sont extrêmement difficiles à reconquérir.

Un passager qui découvre une autre compagnie, un autre hub ou une autre connexion finit souvent par changer durablement ses réflexes de voyage.

Le plus paradoxal est que cette décision intervient au moment même où le Maroc ambitionne de devenir un hub continental majeur à l’approche de la Coupe du Monde 2030. Comment prétendre renforcer le rôle continental de Casablanca tout en affaiblissant certaines connexions africaines stratégiques?

Comment vouloir devenir un champion africain du transport aérien tout en donnant le sentiment d’abandonner des marchés laborieusement fidélisés?

Le problème dépasse le continent africain.

La décision concernant Drâa-Tafilalet est peut-être encore plus grave sur le plan national.

Ici, il ne s’agit plus uniquement d’une logique commerciale. Il s’agit d’aménagement du territoire.

La disparition des vols vers Ouarzazate, Errachidia et Zagora envoie un signal extrêmement violent à toute une région qui souffre déjà d’un sentiment ancré de marginalisation. Une région dont on extrait énormément de richesses pour souvent très peu en retour.

Depuis des années, on parle de régionalisation avancée, de désenclavement et de développement des territoires intérieurs. Qu'en est il dans les faits? Une contradiction difficilement soutenable.

Ouarzazate n’est pas une ville marginale. C'est l’un des pôles les plus singuliers du pays en tourisme saharien, culturel, écotourisme, sport d’aventure, tourisme expérientiel haut de gamme et Cinéma.

Rares sont les destinations capables de cumuler autant de potentialités. La ville abrite également le complexe solaire Noor, infrastructure énergétique stratégique à l’échelle mondiale.

Errachidia est la porte d’entrée du Tafilalet et d’une importante diaspora qui dépend fortement de l’existence de liaisons régulières.

Quant à Zagora, c'est l’un des symboles émergent de circuits désertiques.
Réduire ou suspendre leur desserte revient mécaniquement à fragiliser leur attractivité économique mais aussi psychologique et identitaire.

Un investisseur peut accepter l’éloignement. Il accepte beaucoup plus difficilement l’imprévisibilité logistique.

Le plus troublant dans ce dossier reste toutefois l’absence totale de communication claire. Ni la compagnie, ni les autorités gouvernementales, ni les institutions régionales n’ont fourni d’explications à la hauteur des enjeux.

Existe-t-il un différend financier entre la région et la RAM? Les engagements ont-ils été respectés? La compagnie considère-t-elle simplement ces lignes comme insuffisamment rentables? Le gouvernement a-t-il été consulté avant une décision aux conséquences aussi importantes? Le Parlement a-t-il seulement été informé?

Une compagnie bénéficiant d’un soutien public massif ne peut agir comme une entreprise totalement déconnectée des impératifs stratégiques du pays. Une ligne intérieure déficitaire peut malgré tout être essentielle pour la cohésion territoriale, le tourisme, l’investissement, la mobilité des citoyens ou la stabilité économique régionale.

C’est précisément pour cela que de nombreux pays maintiennent des mécanismes de continuité territoriale subventionnée.

Une compagnie nationale n’est pas uniquement jugée sur ses performances financières ou ses lignes long-courriers rentables. Elle est aussi jugée sur sa capacité à servir la nation dans son ensemble.

Le cas de Ouarzazate illustre parfaitement ce danger. Le secteur touristique local sort à peine d’années extrêmement difficiles. Réduire la connectivité aérienne dans un tel contexte revient à aggraver une situation déjà sous tension.

Le risque est désormais celui d’un cercle vicieux redoutable.

Moins de vols entraîne moins de touristes, donc moins d’investissements, donc moins de rentabilité, donc encore moins de vols. Et que dire du travail pour la population.

Lorsqu’une spirale de ce type s’installe, elle devient extrêmement difficile à inverser.
L'affaire révèle une faiblesse profonde du pilotage stratégique et l’absence de coordination réelle entre transport aérien, tourisme, développement et vision territoriale.

Comment convaincre des hôteliers, des producteurs de cinéma ou des investisseurs de miser sur une région dont l’accessibilité peut disparaître quasiment du jour au lendemain?

Le plus incompréhensible reste peut-être le timing. Alors que la RAM communique abondamment sur l’acquisition de nouveaux appareils et ses ambitions internationales, elle réduit dans le même temps certaines dessertes essentielles au tissu territorial marocain et africain.

Ces nouveaux avions voleront vers où ? Et surtout au profit de qui ?

Une compagnie nationale ne peut pas se transformer en simple opérateur commercial obsédé par les seules lignes rentables. Sinon, le risque est immense: celui de voir disparaître sa légitimité nationale au moment même où elle ambitionne d’étendre son influence continentale.

Ce type de décision dépasse largement le pouvoir de simples managers. Il touche directement à la stratégie du pays, à l’équilibre des territoires et à la vision même du Maroc de demain.

A force de réduire la connectivité des régions périphériques et de fragiliser certains liens africains, ce n’est pas seulement un réseau aérien que l’on affaiblit. C’est tout un horizon économique, diplomatique et territorial que l’on rétrécit.

PAR AZIZ DAOUDA/BLUWR.COM


Lundi 1 Juin 2026

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