SÉRIE | SUICIDE : Et si « sois fort » faisait partie du problème ?

Quatrième chronique de notre série consacrée au suicide et à sa prévention.


« Sois fort. » Deux mots que l’on adresse souvent aux garçons dès l’enfance, parfois avec les meilleures intentions du monde. Lorsqu’un garçon tombe, on lui apprend à se relever sans pleurer. Lorsqu’il a peur, on lui demande de prendre sur lui. Lorsqu’il traverse une rupture, un échec ou une période difficile, on lui rappelle qu’il doit rester solide. Lorsqu’il devient adulte, cette injonction prend d’autres formes : il faut assurer, travailler, protéger, subvenir aux besoins de sa famille, ne pas montrer ses faiblesses et surtout ne pas demander d’aide.



À force d’être répétée, cette phrase peut finir par devenir une règle silencieuse : un homme aurait le droit de souffrir, mais pas toujours celui de le montrer. Et c’est précisément là que la question du suicide mérite d’être posée : et si, parfois, ce que nous appelons « force » contribuait aussi à empêcher certains hommes de parler de leur détresse avant qu’elle ne devienne insupportable ?


Il ne s’agit évidemment pas de dire que tous les hommes vivent leur souffrance de la même manière, ni que la masculinité serait une cause directe du suicide. Les parcours sont multiples, les facteurs sont complexes et aucune situation ne peut être réduite à une seule explication. Mais certaines normes sociales peuvent rendre la demande d’aide plus difficile.

Dans de nombreux environnements, un homme qui exprime sa tristesse risque encore d’entendre qu’il exagère, qu’il doit « se ressaisir », qu’il doit penser à ses responsabilités ou qu’il doit simplement « passer à autre chose ». La souffrance psychologique est alors parfois traitée comme un manque de courage. La dépression devient de la faiblesse, l’anxiété devient de la fragilité, l’épuisement devient un manque de volonté. Et lorsque la personne finit par se taire, son silence peut être interprété comme la preuve qu’elle va bien.


Pourtant, le silence ne signifie pas nécessairement que tout va bien. Un homme peut continuer à aller travailler, à plaisanter avec ses amis, à s’occuper de sa famille et à donner l’impression de maîtriser sa vie tout en traversant intérieurement une période extrêmement difficile. Il peut ne pas trouver les mots pour expliquer ce qu’il ressent. Il peut même ne pas avoir appris à identifier sa souffrance autrement qu’à travers la colère, l’irritabilité, le retrait, l’épuisement ou des comportements qui inquiètent son entourage. Et parfois, lorsque l’on demande « qu’est-ce qui ne va pas ? », la réponse automatique est : « Rien. » Non pas forcément parce qu’il n’y a rien à dire, mais parce que dire que l’on ne va pas bien suppose d’accepter une vulnérabilité que l’on a appris à cacher.


Il existe aussi une autre injonction particulièrement lourde : celle de devoir être celui qui tient pour tout le monde. L’homme doit être celui qui rassure, qui protège, qui trouve une solution, qui supporte les difficultés financières, qui encaisse les échecs professionnels et qui reste debout lorsque les autres vacillent. Mais que se passe-t-il lorsque celui qui est censé tenir n’en peut plus ? Que lui reste-t-il lorsqu’il a lui-même besoin d’être soutenu ? Dans certaines familles, le rôle attribué à l’homme laisse peu de place à cette question. On lui demande comment il va lorsqu’il faut vérifier qu’il peut continuer à assurer ses responsabilités, beaucoup moins lorsqu’il faudrait simplement lui permettre de dire qu’il souffre.


La pression peut également être particulièrement forte autour du travail, de l’argent, de la réussite et du statut social. Un homme sans emploi, en situation de précarité, confronté à un échec professionnel ou incapable de répondre aux attentes économiques de son entourage peut vivre cette situation comme une remise en cause profonde de sa valeur. Lorsque l’identité personnelle est fortement associée à la capacité de « réussir », de gagner de l’argent ou de prendre en charge les autres, perdre son emploi ou ne pas atteindre les objectifs fixés peut devenir beaucoup plus qu’un problème matériel : cela peut être vécu comme une humiliation, une défaite ou la preuve que l’on n’est « pas à la hauteur ». Là encore, le danger n’est pas seulement dans l’épreuve elle-même, mais dans l’impossibilité de pouvoir en parler sans se sentir jugé.


C’est pourquoi la prévention du suicide ne peut pas se limiter à dire aux personnes en détresse de demander de l’aide. Il faut aussi construire une société dans laquelle demander cette aide est réellement possible. Cela commence dès l’éducation, en permettant aux garçons de mettre des mots sur leurs émotions, de pleurer sans être ridiculisés, d’exprimer leur peur, leur tristesse ou leur fatigue sans que leur masculinité soit remise en question.

Cela continue dans les familles, dans les écoles, dans les universités, dans les lieux de travail et dans les espaces sociaux : apprendre à écouter un homme autrement qu’en lui demandant simplement s’il « tient le coup ». Et cela suppose aussi de rendre les services de santé mentale accessibles, abordables et suffisamment proches pour que consulter ne soit ni un parcours du combattant ni une source supplémentaire de honte.


Il faut également revoir notre manière de parler de la vulnérabilité. Être vulnérable ne signifie pas être incapable. Demander de l’aide ne signifie pas abandonner ses responsabilités. Consulter un psychologue ou un psychiatre ne signifie pas être « fou ». Dire « je ne vais pas bien » n’est pas une défaite. Au contraire, pouvoir reconnaître sa souffrance et accepter d’être accompagné peut être une forme de courage.

Nous avons longtemps appris aux garçons et aux hommes à serrer les dents. Il est peut-être temps de leur apprendre aussi qu’ils ont le droit de desserrer les mâchoires, de parler et de demander qu’on reste un peu avec eux.


La prévention passe donc aussi par une transformation de notre vocabulaire quotidien. À la
place de « sois fort », parfois, nous pouvons dire : « Tu as le droit de ne pas aller bien. » À la place de « pense à autre chose », demander : « Qu’est-ce que tu traverses en ce moment ? » À la place de « tu dois gérer », dire : « Est-ce que tu veux que je t’aide ? » Ces phrases peuvent sembler simples, presque banales. Pourtant, elles ouvrent une porte là où l’injonction à la force peut parfois la fermer.


Parce que derrière un homme qui dit « ça va », il n’y a pas toujours une personne qui va bien. Derrière celui qui plaisante constamment, il n’y a pas toujours quelqu’un qui ne souffre pas. Et derrière celui qui refuse de demander de l’aide, il n’y a pas nécessairement quelqu’un qui n’en a pas besoin.


Prévenir le suicide, c’est aussi remettre en question les modèles qui apprennent à souffrir en silence. C’est permettre aux hommes d’être des hommes sans leur demander d’être invulnérables. C’est comprendre que la force ne consiste pas toujours à tenir seul, mais peut aussi consister à dire : « Je n’y arrive plus tout seul. »

Et si, finalement, la vraie force commençait précisément là ?


Vendredi 18 Septembre 2026



Rédigé par le Vendredi 18 Septembre 2026
Journaliste sportive et militante féministe, lauréate de l'ISIC. Dompteuse de mots, je jongle avec… En savoir plus sur cet auteur
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