SÉRIE | SUICIDE : quand la souffrance demande plus

Deuxième chronique de notre série consacrée au suicide et à sa prévention.


Lorsqu'une personne traverse une période de profonde détresse psychologique, les premières réponses de son entourage ne sont pas toujours médicales. Dans une société où la religion occupe une place importante dans la vie quotidienne, il n'est pas rare d'entendre qu'il faut « se rapprocher de Dieu », « prier davantage », « lire le Coran » ou « avoir davantage de foi ». Ces paroles peuvent parfois être prononcées avec une véritable intention de réconfort. Elles peuvent même apporter à certaines personnes croyantes un sentiment d'apaisement, de soutien et d'espoir. Mais le problème commence lorsque la religion devient présentée comme une réponse suffisante à une souffrance psychique profonde, voire comme une protection contre le suicide. Car prier n'empêche pas de souffrir, et croire n'immunise pas contre la maladie mentale.



Une personne croyante peut aussi être en détresse

Il existe une idée profondément ancrée selon laquelle une personne qui possède une foi solide serait moins susceptible de sombrer dans une détresse psychologique extrême. Cette croyance peut conduire à une conclusion particulièrement dangereuse : si une personne souffre au point d'avoir des pensées suicidaires, c'est qu'elle ne prie pas suffisamment, qu'elle s'est éloignée de Dieu ou que sa foi est trop faible. Or, une telle lecture transforme une souffrance psychique en faute spirituelle. Elle ajoute de la culpabilité à une personne qui est déjà en difficulté et peut surtout l'empêcher de chercher l'aide dont elle a réellement besoin.

Une personne peut être croyante, pratiquer sa religion, prier régulièrement et malgré tout souffrir d'une dépression, d'un trouble anxieux, d'un traumatisme ou d'une autre pathologie psychique. Elle peut aimer sa famille, avoir des projets, croire en Dieu et connaître malgré tout une période où sa souffrance devient extrêmement difficile à supporter. La santé mentale ne fonctionne pas selon une opposition aussi simple entre « foi » et « absence de foi ». Une maladie psychique n'est pas une faiblesse morale et encore moins une preuve d'échec spirituel.


« Prie et ça ira » : quand une bonne intention devient insuffisante

Le problème n'est pas la prière en elle-même. Pour certaines personnes, elle peut constituer une ressource importante, apporter du réconfort, favoriser un sentiment d'appartenance et permettre de traverser une période difficile. Il serait donc aussi réducteur de nier toute dimension spirituelle dans la manière dont certaines personnes vivent leur souffrance. Ce qu'il faut remettre en question, c'est l'idée selon laquelle la prière pourrait remplacer une prise en charge professionnelle.

Dire à quelqu'un qui souffre profondément : « Prie et tout ira mieux » peut sembler bienveillant, mais cela peut aussi fermer la porte à une autre conversation essentielle : « Est-ce que tu as besoin de consulter ? » Si une personne souffre depuis des semaines, ne dort plus, ne mange plus correctement, s'isole, ne parvient plus à travailler ou à étudier et exprime des idées suicidaires, lui conseiller uniquement de prier ne constitue pas une réponse suffisante. Dans une telle situation, elle a besoin d'être écoutée et accompagnée, mais aussi orientée vers des professionnels capables d'évaluer sa situation et de lui proposer une prise en charge adaptée.


La religion ne doit pas devenir un moyen de culpabiliser

Il y a une autre conséquence particulièrement préoccupante de cette confusion entre foi et santé mentale : la culpabilisation. Une personne en souffrance peut finir par penser qu'elle est responsable de son propre mal-être parce qu'elle ne serait « pas assez croyante ». Elle peut se dire qu'elle devrait avoir davantage confiance en Dieu, qu'elle n'a pas le droit de ressentir ce qu'elle ressent ou qu'elle est une mauvaise personne parce qu'elle n'arrive plus à trouver du réconfort dans des pratiques qui, auparavant, l'apaisaient.

Cette culpabilité peut également être imposée par l'entourage. Une famille peut croire qu'elle aide son proche en lui répétant qu'il doit être plus fort, plus pieux ou plus patient. Mais lorsqu'une personne souffre psychiquement, lui demander simplement de « tenir bon » ne suffit pas toujours. La souffrance mentale n'obéit pas à une injonction morale. On ne demande pas à une personne diabétique de prier à la place de prendre son traitement. On ne demande pas à une personne souffrant d'une infection de remplacer les soins médicaux par la seule volonté. La santé mentale mérite la même considération.


Foi et médecine ne sont pas forcément opposées

Il faut pourtant éviter un autre raccourci : opposer systématiquement religion et psychiatrie. Le débat ne devrait pas être « faut-il choisir entre Dieu et le médecin ? ». Pour une personne croyante, les deux peuvent parfaitement coexister. Elle peut trouver dans sa foi une source de réconfort tout en consultant un psychiatre ou un psychologue. Elle peut prier tout en suivant un traitement. Elle peut chercher un soutien spirituel auprès de sa communauté tout en bénéficiant d'un accompagnement médical.

Ce qui doit être refusé, en revanche, c'est l'idée qu'une personne n'aurait pas besoin de soins parce qu'elle est croyante, ou qu'elle devrait avoir honte de consulter parce que sa souffrance serait uniquement spirituelle. La spiritualité peut faire partie du vécu d'une personne et de ses ressources personnelles, mais elle ne doit pas être utilisée pour empêcher l'accès aux soins.


Le vrai problème : quand la souffrance reste invisible

Au Maroc comme ailleurs, la question mérite d'être posée : combien de personnes vivent une souffrance psychologique sans jamais consulter ? Combien pensent qu'elles doivent simplement patienter ? Combien ont peur d'être considérées comme « folles » ? Combien préfèrent cacher leurs symptômes à leur famille ? Et combien se voient répondre qu'elles doivent seulement prier, changer leurs habitudes ou « penser positivement » ?


Ces réponses peuvent parfois retarder une prise en charge. Or, lorsqu'il est question de suicide, le temps peut être particulièrement important. Une personne en crise n'a pas besoin qu'on lui explique pourquoi elle devrait être heureuse. Elle a besoin que sa souffrance soit prise au sérieux et qu'on l'aide à accéder à une aide adaptée.

C'est précisément pour cette raison que parler de prévention du suicide signifie aussi parler de l'accès aux services de santé mentale. Il ne suffit pas de demander aux personnes de chercher de l'aide si cette aide demeure difficile à trouver, trop coûteuse ou entourée de stigma. La prévention doit passer par une meilleure disponibilité des professionnels, des structures d'écoute et d'orientation, une prise en charge accessible et une véritable politique publique de santé mentale.


Cesser de confondre souffrance et manque de foi

Le suicide ne peut pas être expliqué par une seule cause, et il serait tout aussi dangereux de prétendre qu'une personne se suicide parce qu'elle n'a pas suffisamment prié. Les parcours sont complexes, les facteurs multiples et chaque situation est singulière. La prévention exige donc davantage d'écoute, de formation, de soins et de compréhension, plutôt que des explications simplistes.


Nous devons pouvoir dire deux choses en même temps : oui, la foi peut être une source de soutien pour certaines personnes ; non, elle ne remplace pas les soins de santé mentale. Ces deux affirmations ne sont pas contradictoires. Elles permettent au contraire de respecter à la fois les convictions des personnes et la réalité médicale de leur souffrance.


Il est temps de sortir de cette opposition artificielle entre « croire » et « se soigner ». Consulter un psychiatre ou un psychologue n'est pas un signe de faiblesse. Prendre un traitement n'est pas un manque de foi. Parler de sa détresse n'est pas une honte. Et demander de l'aide ne signifie pas avoir échoué spirituellement.


Une personne qui souffre n'a pas besoin qu'on mesure sa foi. Elle a besoin qu'on prenne sa souffrance au sérieux.


Dans cette série consacrée au suicide, il faudra donc continuer à déconstruire les idées reçues qui entourent la santé mentale. Car derrière chaque préjugé peut se cacher un retard de prise en charge, un silence supplémentaire ou une personne qui renonce à demander de l'aide.


Et peut-être que la véritable question n'est finalement pas de savoir si une personne a suffisamment prié. C'est de savoir si, lorsqu'elle n'en pouvait plus, quelqu'un a réellement su l'écouter, l'accompagner et l'orienter vers les soins dont elle avait besoin.


Jeudi 17 Septembre 2026



Rédigé par le Jeudi 17 Septembre 2026
Journaliste sportive et militante féministe, lauréate de l'ISIC. Dompteuse de mots, je jongle avec… En savoir plus sur cet auteur
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