Sahara marocain - 1er octobre 1978 : l’archive de l’ONU qui embarrasse Alger


Mohammed Oubihi : Professeur assistant en histoire au Département d’histoire de l’Université Mohammed V.



1er octobre 1978 : quand le Maroc documentait l’agression algérienne

Il y a des archives qui ne dorment jamais vraiment. Elles attendent simplement qu’une génération accepte de les relire, non pas avec la fièvre des slogans, mais avec la froideur des documents. L’histoire du Sahara marocain appartient à cette catégorie : une histoire saturée de discours, d’interprétations, de propagandes concurrentes, mais aussi une histoire consignée dans des lettres, des télégrammes, des rapports et des pièces diplomatiques que le temps n’a pas effacés.

L’affaire de l’agression algérienne du 1er octobre 1978 contre le Maroc, telle qu’elle apparaît dans les archives des Nations unies, rappelle une évidence trop souvent oubliée : la question du Sahara marocain ne peut être réduite à un simple différend abstrait, ni à une controverse fabriquée hors sol. Elle s’inscrit dans une longue séquence diplomatique, militaire et stratégique, où le Maroc a cherché, dès les premières années de son indépendance, à parachever son intégrité territoriale par les voies du droit international et des instances multilatérales. Le document rappelle que cette démarche remonte à 1957, lorsque le Royaume porta devant les forums internationaux la question de la récupération de ses provinces du Sud.

Ce rappel historique est essentiel. Car il démontre que le Maroc n’a pas découvert le Sahara au milieu des années soixante-dix. Il n’a pas improvisé sa revendication au gré d’un rapport de force régional. Il l’a inscrite dans une continuité politique, juridique et historique, en s’appuyant sur les liens d’allégeance, les attaches territoriales et la dynamique de décolonisation. L’avis consultatif de la Cour internationale de Justice en 1975, puis la Marche Verte, ont constitué des moments de cristallisation, mais non le point de départ de la revendication marocaine.

La période 1975-1991 fut ensuite celle de la guerre, des repositionnements régionaux et des calculs stratégiques. Après le retrait espagnol et les Accords de Madrid, le conflit prit progressivement la forme d’une guerre d’usure, menée par le Polisario avec l’appui de l’Algérie. Le texte rappelle également que la Mauritanie fut durement visée, notamment autour de ses intérêts économiques stratégiques, jusqu’à son retrait du conflit en 1979. Cette séquence montre que la guerre du Sahara ne fut jamais un simple face-à-face entre Rabat et une organisation séparatiste. Elle fut, dès le départ, un conflit régionalisé, nourri par des soutiens, des sanctuaires et des agendas étatiques.

C’est dans ce contexte que survient l’épisode du 1er octobre 1978. Selon la documentation présentée, le Maroc dénonça alors une agression militaire algérienne à l’intérieur de son territoire. La gravité de l’affaire tient précisément à cela : il ne s’agissait plus seulement d’un soutien indirect, d’une assistance militaire ou d’un appui logistique à une entité armée. Il s’agissait, selon la position marocaine transmise aux Nations unies, d’une violation directe de la souveraineté nationale et des frontières internationalement reconnues.

La lettre adressée le 4 octobre 1978 par le représentant permanent du Maroc auprès des Nations unies, Abdelatif Filali, au secrétaire général de l’ONU, constitue à cet égard une pièce diplomatique majeure. Elle dénonce l’attaque, en situe les lieux à l’intérieur du territoire marocain, à cinq et quinze kilomètres de la frontière, et inscrit l’incident dans le registre du droit international : violation de la Charte des Nations unies, atteinte à la souveraineté, menace contre la stabilité régionale.

Le choix marocain de porter l’affaire devant l’ONU n’était pas anodin. Il traduisait une double stratégie : documenter officiellement l’incident et internationaliser la preuve. En demandant l’inscription de la lettre parmi les documents de l’Assemblée générale, sous le point relatif au renforcement de la sécurité internationale, le Maroc cherchait à sortir l’affaire du champ de la polémique bilatérale pour la placer dans l’espace de la responsabilité internationale.

Plus forte encore est la lettre adressée par Feu Sa Majesté le Roi Hassan II au président algérien Houari Boumediene le 2 octobre 1978, jointe à la correspondance marocaine transmise à l’ONU. Ce courrier, tel que résumé dans le document, combine fermeté politique, argumentation juridique et interpellation morale. Le souverain y rappelle l’existence de l’accord de délimitation des frontières signé entre le Maroc et l’Algérie en 1972, reconnu dans un cadre africain, puis publié par l’Algérie elle-même dans son Journal officiel en 1973. Autrement dit, le Maroc reprochait à Alger d’avoir violé des frontières dont elle avait elle-même reconnu les contours.

C’est là que l’archive devient politiquement dérangeante. Car elle ne se contente pas de raconter un incident. Elle met en lumière une contradiction durable : d’un côté, un discours algérien se présentant comme défenseur du droit international ; de l’autre, des documents où le Maroc affirme avoir été attaqué sur un territoire dont la marocanité était reconnue par des accords et des cartes techniques. La question posée alors par Feu Sa Majesté le Roi Hassan II à Houari Boumediene — que voulez-vous exactement ? — dépasse la circonstance. Elle résonne comme une interrogation sur toute une politique régionale faite d’ambiguïtés, d’ingérences et de tensions entretenues.

L’enjeu de cette relecture n’est pas de rouvrir les blessures pour le plaisir de l’affrontement mémoriel. Il est de rappeler que la diplomatie ne peut pas vivre sans mémoire, et que les nations qui ne maîtrisent pas leurs archives laissent souvent les autres écrire leur histoire à leur place. Dans le cas du Sahara marocain, l’archive n’est pas un supplément décoratif. Elle est un outil de clarification.

À l’heure où les récits simplificateurs circulent plus vite que les documents, revenir aux sources devient un acte politique au sens noble du terme. Les archives des Nations unies ne disent pas tout, mais elles disent quelque chose que nul commentaire ne devrait pouvoir effacer : le Maroc a inscrit sa défense territoriale dans une logique de droit, de documentation et de responsabilité internationale.

La bataille du Sahara marocain ne se joue donc pas seulement sur le terrain diplomatique contemporain. Elle se joue aussi dans les bibliothèques, les fonds d’archives, les correspondances officielles et les pièces oubliées. Car il arrive que le passé, lorsqu’il est solidement documenté, devienne l’un des meilleurs arguments du présent.

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Lundi 1 Juin 2026

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