Sans les eaux marocaines, quel avenir pour Ghar Djebilet à Béchar ?

Ressources hydriques Maroc-Algérie : comment l'oued Guir décide de l'avenir de Ghar Jbilet


Rédigé par le Mardi 10 Février 2026

Depuis début février, Alger célèbre l'inauguration d'une ligne ferroviaire reliant la mine de Gara Djebilet à Béchar. Un projet présenté comme stratégique. Mais derrière l'effervescence médiatique, une réalité incontournable reste en suspens : sans eau, comment exploiter l'un des plus grands gisements de fer au monde ? Et surtout, d'où viendra cette eau dans une région désertique où le Maroc contrôle désormais les sources ?



Coopération minière Maghreb brisée : pourquoi l'accord 1972 reste incontournable pour Ghar Jbilet

Retour en juin 1972. Feu SM Hassan II et Houari Boumédiène scellent à Rabat un accord de coopération sur Ghar Jbilet. Pas un simple traité de façade. Un engagement technique et stratégique. Les deux pays reconnaissent une évidence : l'exploitation de ce gisement gigantesque – 3,5 milliards de tonnes de réserves selon les estimations – ne peut se concevoir unilatéralement. Trop de contraintes. Trop de besoins en infrastructures. Trop d'obstacles naturels.

Cinquante-quatre ans plus tard, Alger relance seule l'exploitation. Sans concertation. Sans référence au traité de 1972. Rabat observe. Silencieux en apparence. Redoutablement stratégique en coulisses.

Mais comment comprendre cette décision algérienne sans interroger les défis colossaux qui se dressent devant le projet ? Car au-delà du minerai – réel, massif, indéniable – se pose une question technique élémentaire que peu osent formuler publiquement : où trouver l'eau nécessaire pour transformer ce fer en richesse exploitable ?

​Un minerai exceptionnel… mais pas rentable tel quel

Oui, les chiffres donnent le vertige. Deuxième réserve mondiale de fer. Des milliards de tonnes enfouies sous les sables du sud-ouest algérien. Mais voilà : le minerai de Ghar Jbilet contient environ 0,8% de phosphore. Une teneur qui complique dramatiquement son traitement. En sidérurgie classique, on vise moins de 0,03%. Au-delà, le métal devient cassant, inutilisable pour la plupart des applications industrielles.

Résoudre ce problème technique nécessite des usines de traitement sophistiquées. Des procédés chimiques et physiques énergivores. Et surtout : des quantités phénoménales d'eau. Pour laver, séparer, concentrer, refroidir. L'eau n'est pas un simple accessoire. C'est le carburant invisible de toute exploitation minière rentable.

Or, Ghar Jbilet se situe en plein désert. Dans une zone où chaque goutte d'eau représente un défi logistique. Les nappes locales ? Insuffisantes, surexploitées, non renouvelables. Le dessalement depuis la côte méditerranéenne ? Prohibitif en termes de coûts et de distance – plus de 1 000 kilomètres séparent la mine d'Oran.

Reste une source naturelle : l'oued Guir. Ce fleuve qui prend naissance au Maroc avant de couler vers Béchar et d'alimenter le barrage algérien de Djorf Torba.

Mais depuis 2021, le Maroc a mis en service le barrage de Kaddoussa. Capacité : 220 millions de mètres cubes. Objectif officiel : sécuriser l'irrigation dans les provinces du sud marocain, particulièrement touchées par six années de sécheresse. Conséquence mécanique : les débits d'eau atteignant Béchar ont drastiquement diminué. Selon plusieurs sources algériennes, le barrage de Djorf Torba affiche des niveaux préoccupants depuis plusieurs mois.

​La géographie ne ment jamais : qui contrôle la source ?

Voilà le cœur du problème. L'eau qui alimente Béchar – et qui devrait théoriquement permettre l'exploitation de Ghar Jbilet – provient majoritairement de bassins hydriques situés en amont. Au Maroc. Les pluies tombent sur le Haut Atlas oriental. Les rivières se forment dans les montagnes marocaines. Avant de traverser la frontière.

En construisant le barrage de Kaddoussa puis en priorisant ses propres besoins agricoles et urbains, Rabat exerce un contrôle de facto sur les flux hydriques transfrontaliers. Juridiquement, rien d'illégal. Le Maroc exploite ses ressources souveraines. Aucune convention internationale n'oblige un pays à garantir un débit minimal vers ses voisins lorsqu'il s'agit d'eaux internes.

Politiquement, c'est autre chose. En rompant l'accord de 1972 sur Ghar Jbilet, l'Algérie a peut-être sous-estimé la capacité de riposte marocaine. Une riposte sans escalade militaire. Sans déclarations enflammées. Juste une gestion souveraine de ses barrages. Froid. Rationnel. Imparable.

Résultat : Béchar manque d'eau. Les projets agricoles périclitent. Les habitants s'inquiètent. Et le complexe sidérurgique prévu pour traiter le minerai de Ghar Jbilet se retrouve face à une équation insoluble : comment faire tourner des usines sans volumes d'eau suffisants ?

​Une guerre économique plutôt que militaire

Pas de chars, pas de missiles. Le Maroc a choisi une autre voie comme d'habitude. Celle de la guerre des coûts. En asséchant – partiellement mais durablement – les flux d'eau vers Béchar, Rabat ne cherche pas à détruire le projet algérien. Il le rend simplement intenable économiquement.

Imaginez : pour compenser le manque d'eau naturelle, l'Algérie devra soit construire des usines de dessalement dans le désert (coût exorbitant, complexité technique immense), soit transporter l'eau depuis la côte par camions-citernes ou pipelines (coûts opérationnels délirants sur des centaines de kilomètres). Chaque mètre cube d'eau devient alors une charge supplémentaire. Une entaille dans la rentabilité du projet.

Les investisseurs internationaux – chinois, russes, européens – scrutent ces paramètres. Une mine rentable sur le papier peut devenir un gouffre financier si les coûts d'exploitation explosent. Or, dans le secteur minier, les marges se jouent souvent à quelques dollars la tonne. Quand l'eau devient hors de prix, tout le modèle économique s'effondre.

D'ailleurs, certains experts marocains cités par Le Monde en mars 2025 estiment que le projet Ghar Jbilet pourrait accuser des retards colossaux, voire ne jamais atteindre sa vitesse de croisière sans un accord de coopération hydrique avec le Maroc. Une prédiction qui semble se confirmer début 2026, alors que les annonces triomphales algériennes sur le lancement de l'exploitation restent vagues sur le calendrier réel de production.

​Béchar, victime collatérale d'une stratégie régionale

Pendant ce temps, les habitants de Béchar et des oasis environnantes payent le prix de cette confrontation géopolitique. L'agriculture locale, déjà fragile, souffre. Les palmeraies rétrécissent. Les récoltes diminuent. Les jeunes partent chercher du travail ailleurs.

Certains militants écologistes algériens, comme Nadjiba Bendjedda citée dans plusieurs médias locaux début 2025, pointent du doigt la construction intensive de barrages au Maroc comme menace directe sur l'écosystème du bassin versant du Guir. Une accusation qui trouve écho dans l'opinion publique algérienne, mais qui peine à convaincre sur le plan juridique international.

Car le Maroc peut légitimement répondre : nous gérons nos ressources souveraines face à une sécheresse historique. Nos barrages affichent aujourd'hui un taux de remplissage de 61,3% en janvier 2026 – contre 27,6% un an plus tôt. Cette remontée spectaculaire n'est pas le fruit du hasard. Elle résulte d'investissements massifs dans les infrastructures hydrauliques et d'une planification stratégique anticipant le stress hydrique régional.

Et puis, cette phrase qui tue toute polémique : « Vous avez rompu l'accord de 1972. Pourquoi devrions-nous garantir des ressources pour un projet lancé unilatéralement contre nos intérêts communs ? »

Alors, quel avenir pour Ghar Jbilet ?

Trois scénarios se dessinent. Le premier : l'Algérie parvient à mobiliser des investissements colossaux pour contourner le problème de l'eau (dessalement massif, transport depuis la côte). Coût prohibitif. Délais incertains. Rentabilité compromise.

Deuxième option : Alger rouvre les négociations avec Rabat. Retour à l'esprit de 1972. Coopération régionale mutuellement bénéfique. Exploitation conjointe ou du moins coordination hydrique et logistique. Politiquement délicat dans le contexte actuel de tensions bilatérales.

Troisième hypothèse : le projet reste en semi-sommeil. Une ligne ferroviaire inaugurée en grande pompe mais sous-utilisée. Des infrastructures surdimensionnées. Un gisement qui demeure théorique faute de conditions économiques viables.

Certains observateurs parlent déjà d'un « projet Potemkine » – une façade impressionnante destinée à rassurer l'opinion publique algérienne et à projeter une image de puissance régionale, mais qui masque des réalités techniques et financières autrement plus complexes.

La leçon géopolitique : l'eau, nouvelle arme du XXIe siècle
Au-delà du cas Ghar Jbilet, ce bras de fer maroco-algérien illustre une tendance planétaire. Dans les régions arides, l'eau devient le levier géopolitique majeur. Plus efficace que les armes conventionnelles. Plus discret que les sanctions économiques. Plus durable que les pressions diplomatiques.

Le Maroc n'a pas « utilisé l'eau comme une arme » au sens classique du terme. Il a simplement refusé de subventionner indirectement un projet minier lancé en violation d'accords signés. C'est froid, calculé, implacable. Du réalisme géopolitique pur.

Et cela pose une question vertigineuse pour l'avenir du Maghreb : combien d'autres projets économiques stratégiques seront otages de cette guerre de l'eau ? Combien de coopérations potentielles resteront bloquées par des rivalités géopolitiques que l'urgence climatique devrait pourtant rendre obsolètes ?

Car pendant que Rabat et Alger s'affrontent par barrages interposés, les nappes phréatiques s'épuisent. Les précipitations diminuent. Les températures augmentent. Et les populations paient le prix d'un manque de vision commune.

Ghar Jbilet ne sera peut-être jamais exploitée à son plein potentiel. Non par manque de minerai. Non par déficit technologique. Mais parce qu'en 2026, dans le Maghreb, l'eau vaut plus que le fer. Et que celui qui contrôle les sources contrôle l'avenir économique de la région.

Sans les eaux marocaines, point d'avenir exploitable pour Ghar Jbilet. La formule est brutale. Mais elle résume une réalité géographique, technique et politique que ni les discours triomphants ni les infrastructures ferroviaires ne pourront contourner.
 




Mardi 10 Février 2026
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