Santé mentale : l’Istiqlal veut briser le silence et rapprocher les soins des familles


Dans son programme 2026-2031, l’Istiqlal consacre une place notable à la santé mentale et à la lutte contre les addictions. Cartographie nationale, centres régionaux, intégration de la consultation psychologique dans l’AMO, reconnaissance de l’addiction comme maladie chronique : derrière ces propositions, le parti touche à un sujet longtemps resté dans l’ombre, mais devenu central pour les familles marocaines.



Ce que l’on ne voit pas pèse parfois le plus lourd

Il y a les difficultés visibles : le chômage, la vie chère, le logement, les transports, l’école, l’hôpital. Et puis il y a celles dont on parle moins, parce qu’elles se vivent souvent à huis clos : l’anxiété, la dépression, les addictions, l’isolement, les troubles psychologiques, les familles démunies face à un fils ou une fille qui décroche.

Dans son programme électoral 2026-2031, l’Istiqlal choisit de ne pas laisser ces réalités à la marge. Le parti inscrit la santé mentale et la lutte contre les addictions dans son premier pilier, consacré aux valeurs, à la famille et à la cohésion sociale.

Ce choix mérite attention.

Car pendant longtemps, la santé mentale a été traitée comme un sujet secondaire, parfois même comme un tabou. On en parlait peu, souvent trop tard, parfois uniquement lorsque la situation devenait dramatique. Pourtant, dans la vie quotidienne de nombreuses familles marocaines, ces souffrances existent déjà. Elles touchent les jeunes, les parents, les couples, les personnes âgées, les élèves, les étudiants, les travailleurs et les personnes sans emploi.

En faire une question de politique publique, c’est donc reconnaître une évidence : la santé ne se limite pas au corps.

​La santé mentale, un enjeu de dignité sociale

L’Istiqlal propose l’élaboration d’une cartographie nationale de la santé mentale, avec la création de centres régionaux spécialisés. L’objectif est clair : mieux connaître les besoins, mieux répartir les moyens et rapprocher la prise en charge des citoyens.

Aujourd’hui, la difficulté n’est pas seulement de consulter. C’est aussi de savoir où aller, à quel coût, dans quels délais et avec quel accompagnement.

Pour beaucoup de familles, l’accès à un psychologue, à un psychiatre ou à un centre spécialisé reste compliqué. Dans certaines régions, l’offre est limitée. Dans d’autres, elle est presque inexistante. Et lorsque les services existent, le coût ou la stigmatisation peuvent freiner le recours aux soins.

Le programme de l’Istiqlal propose donc d’intégrer la consultation psychologique dans le régime de l’Assurance maladie obligatoire, l’AMO.

Cette mesure est importante. Elle envoie un message simple : demander une aide psychologique ne devrait pas être un luxe. Ce ne devrait pas être réservé à ceux qui ont les moyens de payer des consultations privées. Ce devrait être un droit accessible, au même titre que d’autres formes de soins.

Reconnaître la santé mentale comme une composante réelle de la santé publique, c’est faire avancer la dignité sociale.

Sortir du silence et de la stigmatisation

L’un des obstacles les plus lourds reste le regard social.

Dans de nombreuses familles, parler de souffrance psychologique reste difficile. On minimise, on cache, on espère que “ça passera”. Parfois, on confond fragilité psychologique et manque de volonté. Parfois encore, on associe la consultation psychologique à une forme de honte.

C’est précisément cette stigmatisation qu’il faut combattre.

En proposant une politique publique structurée, l’Istiqlal contribue à normaliser la discussion sur la santé mentale. Cela ne veut pas dire médicaliser toutes les difficultés de la vie. Cela veut dire reconnaître que certaines souffrances nécessitent écoute, accompagnement, diagnostic et soins.

Un jeune en décrochage, une mère épuisée, un étudiant isolé, un salarié sous pression, une personne âgée seule ou un adolescent confronté aux violences numériques ne relèvent pas toujours d’un simple “manque de courage”. Ils peuvent avoir besoin d’un accompagnement réel.

Faire entrer cette question dans le débat électoral est déjà un pas important.

Addictions : passer de la punition seule à la prise en charge

Le programme de l’Istiqlal aborde aussi la question des addictions. Là encore, le choix politique est notable : le parti propose de reconnaître l’addiction comme une maladie chronique nécessitant une prise en charge sanitaire.

C’est un changement d’approche.

L’addiction à la drogue, à certains médicaments, aux jeux, aux écrans ou à d’autres comportements destructeurs ne peut pas être traitée uniquement sous l’angle moral ou sécuritaire. Bien sûr, la lutte contre les trafics et les réseaux criminels reste indispensable. Mais du côté des personnes dépendantes, notamment des jeunes, la réponse ne peut pas se limiter à la sanction.

Une addiction détruit parfois une scolarité, une carrière, une famille, une relation sociale, une estime de soi. Elle enferme l’individu dans un cercle difficile à briser seul.

La reconnaître comme une maladie chronique, c’est ouvrir la voie à une prise en charge plus humaine, plus efficace et plus durable.

Prévenir avant que les familles ne s’effondrent

L’Istiqlal propose une politique publique de prévention contre les addictions. Cette dimension est essentielle.

Car une fois que l’addiction s’installe, le coût humain, familial et social devient beaucoup plus lourd. La prévention permet d’intervenir plus tôt : à l’école, dans les quartiers, auprès des familles, dans les clubs sportifs, les associations, les espaces de jeunesse et les établissements de formation.

Il ne s’agit pas seulement de dire aux jeunes “attention, c’est dangereux”. Les campagnes moralisatrices ont leurs limites. Il faut aussi comprendre les causes : l’ennui, l’échec scolaire, le chômage, la solitude, la pression sociale, les troubles psychologiques non traités, l’absence d’espaces d’expression, parfois même la facilité d’accès à certaines substances ou plateformes.

Une prévention sérieuse doit parler le langage des jeunes, mobiliser les familles, former les éducateurs et créer des relais de proximité.

Sur ce terrain, le programme de l’Istiqlal rejoint une idée centrale : protéger la jeunesse, ce n’est pas seulement lui promettre un emploi demain. C’est aussi l’accompagner dans les fragilités d’aujourd’hui.

​Des centres de traitement dans les régions oubliées

Le programme prévoit également l’élargissement des centres de traitement des addictions, notamment dans les régions qui ne disposent pas encore de structures suffisantes.

Le document cite en particulier les régions suivantes :
Béni Mellal-Khénifra  Drâa-Tafilalet  Guelmim-Oued Noun  Laâyoune-Sakia El Hamra  Dakhla-Oued Ed-Dahab

Cette précision est importante, car elle montre que la question n’est pas seulement médicale. Elle est aussi territoriale.

Un jeune vivant dans une grande ville a plus de chances de trouver une structure d’écoute, une association, un professionnel ou un service spécialisé. Un jeune vivant dans une région éloignée peut, lui, se retrouver sans solution proche. La famille peut alors hésiter, reporter la prise en charge ou se débrouiller seule.

Or, les addictions ne devraient pas être soignées uniquement là où l’offre existe déjà. C’est justement dans les territoires moins équipés que l’action publique doit être renforcée.

En ciblant les régions déficitaires, l’Istiqlal introduit une logique de justice territoriale dans un domaine trop souvent concentré dans les grands centres urbains.

Quand la santé mentale rejoint la cohésion familiale

Ce volet du programme ne peut pas être séparé de la question familiale.

Une personne souffrant de troubles psychologiques ou d’addiction ne souffre jamais seule. Autour d’elle, il y a souvent des parents, des frères et sœurs, un conjoint, des enfants, parfois toute une famille qui tente de comprendre, de gérer, de protéger et de tenir.

C’est pourquoi l’approche de l’Istiqlal, qui relie santé mentale, famille, médiation et cohésion sociale, a une cohérence.

Le programme prévoit déjà des mécanismes de médiation familiale, un accompagnement des familles en difficulté, des unités d’assistance sociale dans les écoles et des mesures en faveur de la protection de l’enfance. La santé mentale vient compléter ce dispositif.

Car une famille fragilisée par l’addiction ou la souffrance psychologique a besoin d’autre chose que de jugements. Elle a besoin d’information, d’orientation, de soins, parfois de médiation et surtout de ne pas être laissée seule.

C’est là que l’État social prend tout son sens.

​Les réseaux sociaux et les nouvelles vulnérabilités

Le programme de l’Istiqlal insiste aussi sur la protection de l’enfance dans l’espace numérique. Il prévoit notamment un encadrement plus strict de l’accès des enfants de moins de 15 ans aux plateformes de réseaux sociaux et aux jeux électroniques dangereux, ainsi qu’un programme intitulé “enfance numérique”.

Ce volet rejoint indirectement la question de la santé mentale.

Les jeunes vivent aujourd’hui dans un environnement numérique intense : comparaison permanente, cyberharcèlement, contenus violents, dépendance aux écrans, pression de l’image, isolement paradoxal malgré l’hyperconnexion.

Il ne s’agit pas de diaboliser Internet ou les réseaux sociaux. Le numérique est aussi un formidable outil d’apprentissage, de créativité et d’ouverture. Mais sans accompagnement, il peut devenir un espace de vulnérabilité.

Protéger l’enfance numériquement, c’est donc aussi protéger l’équilibre psychologique des jeunes générations.

Un sujet social, mais aussi économique

On aurait tort de considérer la santé mentale comme un sujet uniquement intime ou familial. Elle a aussi des conséquences économiques et sociales.

Un jeune en dépression non prise en charge peut quitter l’école ou renoncer à une formation. Un salarié en burn-out peut perdre sa capacité de travail. Une addiction peut détruire un parcours professionnel. Une famille épuisée peut basculer dans la précarité. Une société qui ignore ces souffrances finit par en payer le prix ailleurs : à l’hôpital, dans la justice, dans l’échec scolaire, dans le chômage ou dans la rupture familiale.

Investir dans la santé mentale et dans la prévention des addictions n’est donc pas une dépense accessoire. C’est un investissement dans le capital humain du pays.

L’Istiqlal, en intégrant ces sujets dans son programme, élargit la conception même de l’État social : il ne s’agit pas seulement de distribuer des aides, mais aussi de prévenir les ruptures humaines avant qu’elles ne deviennent irréversibles.

Un programme qui ose nommer les fragilités

La force de ce volet est de mettre des mots politiques sur des fragilités souvent privées.

Dans beaucoup de discours électoraux, on parle d’infrastructures, de croissance, d’emplois, d’investissements, de souveraineté. Tous ces sujets sont nécessaires. Mais une société ne se construit pas seulement avec des routes, des ports, des usines et des chiffres.

Elle se construit aussi avec des citoyens capables de tenir debout, de se soigner, de demander de l’aide, de ne pas sombrer seuls dans le silence.

En abordant la santé mentale et les addictions, l’Istiqlal touche donc à une dimension profondément humaine de la politique.

Le parti rappelle, implicitement, qu’un pays fort ne se mesure pas seulement à ses performances économiques, mais aussi à sa capacité de prendre soin des plus fragiles, y compris lorsque leur souffrance ne se voit pas.

Faire de la santé mentale une priorité visible

Le défi sera évidemment celui de la mise en œuvre.

Créer des centres régionaux suppose des professionnels formés, des moyens, une coordination avec les hôpitaux, les associations, les écoles, les familles et les collectivités. Intégrer la consultation psychologique dans l’AMO suppose un cadre clair, des tarifs, des critères, un réseau de praticiens et une régulation sérieuse. Lutter contre les addictions suppose des politiques de prévention continues, pas seulement des campagnes ponctuelles.

Mais le mérite du programme est de poser le sujet.

Et dans une société où beaucoup de familles vivent ces problèmes dans la discrétion, parfois dans la honte, parfois dans l’impuissance, le simple fait d’en faire une priorité publique est déjà une évolution importante.

Si le mot d’ordre de l’Istiqlal est “Mon pays, mon avenir”, alors cet avenir doit aussi inclure celles et ceux qui traversent une période de fragilité, de dépendance, d’anxiété ou de solitude.

Parce qu’un pays ne prépare pas seulement l’avenir en formant ses jeunes ou en construisant ses infrastructures. Il le prépare aussi en prenant soin des blessures invisibles de sa société.


Vendredi 11 Septembre 2026

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