Santé mentale : la prochaine urgence sanitaire que le prochain ministre de la Santé ne pourra pas contourner

Santé mentale : le signal d’alarme que le Maroc ne peut plus repousser


Rédigé par le Samedi 6 Juin 2026

Pendant longtemps, la santé publique s’est mesurée au nombre de lits d’hôpital, aux campagnes de vaccination ou à la lutte contre les maladies chroniques. Pourtant, une autre épidémie progresse en silence. Elle ne remplit pas les services de réanimation, elle ne provoque pas toujours d’hospitalisations, mais elle fragilise des millions de vies, de familles et de parcours professionnels. Les dernières données internationales publiées dans The Lancet placent désormais les troubles mentaux au premier rang mondial des causes d’invalidité.



Pour le Maroc, l’alerte est sérieuse. Pour le prochain ministre de la Santé, le chantier s’annonce immense.

Les chiffres publiés par la prestigieuse revue médicale The Lancet ont quelque chose de vertigineux. En 2023, les troubles mentaux représentaient 17,3 % de l’ensemble des années vécues avec incapacité dans le monde. Plus marquant encore, environ 1,17 milliard de personnes vivaient avec un trouble mental, contre 599 millions en 1990.

Autrement dit, en un peu plus de trois décennies, le nombre de personnes concernées a quasiment doublé.

Ce constat dépasse largement le cadre médical. Il raconte une transformation profonde de nos sociétés. Pendant des années, les maladies cardiovasculaires, les cancers ou les affections musculosquelettiques occupaient le devant de la scène sanitaire. Aujourd’hui, ce sont l’anxiété, la dépression, les troubles psychiques et émotionnels qui grignotent silencieusement la qualité de vie de millions d’individus.

Le Maroc n’est évidemment pas isolé de cette dynamique mondiale.

Dans les grandes villes comme Casablanca, Rabat, Tanger ou Marrakech, les consultations psychologiques sont de plus en plus fréquentes. Les médecins généralistes observent une hausse des plaintes liées au stress, aux troubles du sommeil, à l’épuisement professionnel et aux crises anxieuses. Chez les jeunes adultes, les réseaux sociaux ont ouvert de nouveaux espaces d’expression mais aussi de nouvelles formes de pression psychologique.

Le phénomène est désormais visible. Pourtant, sa véritable ampleur reste probablement sous-estimée.

Car au Maroc, beaucoup continuent encore de souffrir en silence.

Une crise invisible ou une meilleure capacité à diagnostiquer ? C’est ici que le débat mérite d’être nuancé.

Si les données internationales montrent une progression spectaculaire de la dépression et de l’anxiété. Depuis 2019, les cas de dépression majeure ont augmenté d’environ 24 %, tandis que les troubles anxieux ont bondi de plus de 47 %.

La pandémie de Covid-19 a laissé des traces profondes. Isolement, deuils, précarité économique, peur de l’avenir : autant de facteurs qui ont fragilisé les équilibres psychologiques.

Mais une partie de cette augmentation peut également s’expliquer par une évolution positive.

Il y a trente ans, de nombreuses personnes souffraient déjà de troubles psychiques sans jamais être diagnostiquées. La santé mentale demeurait un sujet tabou dans une grande partie du monde. Aujourd’hui, les outils de dépistage sont plus performants, les professionnels mieux formés et la parole plus libre.

Autrement dit, une partie de la hausse observée reflète aussi une meilleure visibilité d’un problème longtemps caché.

Il serait excessif d’affirmer que la planète est devenue deux fois plus dépressive qu’en 1990. En revanche, nous sommes incontestablement devenus plus capables de reconnaître et de mesurer cette souffrance.

La progression des chiffres traduit donc à la fois une aggravation réelle de certains facteurs de risque et une amélioration des capacités de diagnostic.

​Le cas marocain : entre souffrance sociale et déficit d’accompagnement car plusieurs réalités se croisent.

La première est économique. L’incertitude professionnelle, le coût du logement, la difficulté d’accès à certains services essentiels ou encore les tensions liées au pouvoir d’achat créent un terrain favorable à l’anxiété chronique.

La seconde est sociétale. Les structures familiales évoluent. Les solidarités traditionnelles restent fortes mais elles ne jouent plus toujours le même rôle qu’auparavant. Les rythmes de vie urbains se sont accélérés. Le temps consacré à l’écoute et à l’échange s’est parfois réduit.

Les spécialistes marocains évoquent d’ailleurs plusieurs facteurs explicatifs : pauvreté, insécurité, violences, abus et affaiblissement des liens sociaux.

Difficile de ne pas voir certaines résonances avec les défis contemporains que connaissent de nombreux pays, y compris le Maroc.

La troisième réalité concerne l’offre de soins.

Même si des progrès ont été réalisés ces dernières années, l’accès aux psychiatres, psychologues et structures spécialisées demeure insuffisant dans plusieurs régions. Les grandes métropoles concentrent encore l’essentiel des ressources. Dans certaines provinces, consulter un spécialiste reste un parcours compliqué.

Cette situation crée une double peine : souffrir et ne pas savoir vers qui se tourner.

L’étude souligne également un élément qui mérite une attention particulière : les femmes sont davantage touchées par cette forme d’invalidité liée aux troubles mentaux.

Les chercheurs avancent plusieurs explications, notamment l’exposition plus importante aux violences, aux discriminations ou aux situations de vulnérabilité.

Au Maroc, cette observation invite à dépasser les approches purement médicales.

La santé mentale n’est pas seulement une affaire de médicaments ou de consultations. Elle est aussi liée à l’environnement social, aux conditions de travail, à la sécurité, à l’autonomie économique et à la qualité des relations humaines.

Lorsqu’une femme cumule charge familiale, pression professionnelle et difficultés économiques, les conséquences psychologiques deviennent souvent invisibles jusqu’au moment où elles ne peuvent plus être ignorées.

Oui, la prévention doit donc intégrer cette dimension sociale.
 

Le prochain ministre de la Santé face à un chantier historique

Le véritable enseignement de cette étude est peut-être là : la santé mentale ne peut plus rester un sujet secondaire dans les politiques publiques.

Le prochain ministre de la Santé héritera de dossiers majeurs : généralisation de la protection sociale, modernisation des infrastructures hospitalières, transformation numérique du système de santé ou encore pénurie de ressources humaines.

Mais il devra également répondre à une question devenue centrale : comment prendre soin du bien-être psychologique des Marocains ?

La réponse ne pourra pas être uniquement médicale. Elle passera par l’école, les entreprises, les médias, les collectivités territoriales, les associations et les familles. Elle nécessitera davantage de professionnels formés, une meilleure répartition territoriale des soins, des campagnes nationales de sensibilisation et une lutte déterminée contre la stigmatisation.

Car consulter un psychologue ou un psychiatre ne devrait jamais être perçu comme un aveu de faiblesse. C’est un acte de santé.

Il y a quelques années encore, la santé mentale occupait une place discrète dans les débats publics marocains. Aujourd’hui, les chiffres mondiaux nous rappellent qu’elle est devenue un indicateur majeur du développement humain.

Le Maroc dispose d’atouts considérables : une jeunesse dynamique, une société attachée aux solidarités familiales et une réforme profonde de son système de santé déjà engagée sous l’impulsion de Sa Majesté le Roi.

Mais les données de The Lancet sonnent comme un avertissement. Une société peut construire des routes, des ports, des stades et des infrastructures de classe mondiale. Si elle néglige la santé psychologique de ses citoyens, une partie essentielle de son capital humain s’érode lentement.

Le prochain ministre de la Santé trouvera sur son bureau de nombreux dossiers urgents. Celui de la santé mentale n’est plus un dossier parmi d’autres. Il est devenu l’un des grands défis nationaux de la décennie qui s’ouvre.

Les chiffres clés santé mentale au Maroc

1. Près d’un Marocain sur deux concerné
Le chiffre le plus repris officiellement reste 48,9 % : des Marocains ont souffert, souffrent ou souffriront d’un trouble psychologique au cours de leur vie. Détail cité : dépression 26 %, troubles anxieux 9 %, troubles psychotiques 5,6 %, schizophrénie 1 %.

2. Une offre publique très insuffisante
En 2025, le Maroc compterait 11 hôpitaux psychiatriques, 1.508 lits et seulement 319 psychiatres dans le public, selon SNRTnews.

3. Des ressources humaines en légère progression, mais encore faibles
Le ministère évoque 319 psychiatres publics, 274 psychiatres privés, 62 pédopsychiatres publics, 14 pédopsychiatres privés et 1.700 infirmiers spécialisés en santé mentale. Il annonce aussi 123 postes budgétaires réservés en 2024-2025, dont 34 médecins psychiatres et 89 infirmiers spécialisés.

4. Le vieux déficit structurel sur le sous-investissement : 2.431 lits et 454 psychiatres seulement, avec absence de statistiques exhaustives sur l’investissement public en santé mentale.




Samedi 6 Juin 2026
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