Santé mentale : le tissu associatif, chaînon indispensable dans le parcours de soins ?


Par Dr Anwar CHERKAOUI - Expert en communication médicale et de santé.

Soigner une maladie mentale ne signifie pas seulement faire disparaître ou contrôler les symptômes .

Le véritable défi commence souvent après la crise : retrouver sa famille, reprendre une activité, renouer avec les autres, retrouver une autonomie et une place dans la société .

L’OMS recommande justement une évolution vers des systèmes de santé mentale davantage communautaires, centrés sur la personne, le rétablissement et les droits, associant soins sanitaires et accompagnement social .



​Soigner l’esprit ne suffit pas toujours.

Encore faut-il aider la personne à retrouver sa place dans sa famille et dans la société.

Face à la complexité des maladies psychiatriques, une question mérite d’être posée : peut-on construire un véritable parcours de soins en santé mentale sans donner au tissu associatif une place clairement définie aux côtés du psychiatre, du psychologue, du médecin généraliste, de l’infirmier, du travailleur social et des autres professionnels concernés ?

La réponse semble de plus en plus évidente. 

La maladie mentale ne se résume pas à une succession de symptômes à diagnostiquer et à traiter. Elle peut bouleverser les relations familiales, la scolarité, l’emploi, les revenus, l’autonomie et la vie sociale. 

Dans certaines situations, le patient peut même progressivement perdre ses repères et se retrouver isolé.

Le psychiatre soigne. Mais qui accompagne le retour à la vie ?

Le psychiatre a une responsabilité médicale essentielle : établir le diagnostic, évaluer la gravité, prescrire et ajuster le traitement, surveiller l’évolution et intervenir lorsque la situation se déstabilise.

Le psychologue intervient, selon sa formation et son champ de compétence, sur les dimensions psychologiques, comportementales et relationnelles.

Le médecin généraliste peut jouer un rôle majeur dans le repérage, l’orientation, le suivi et la coordination avec les autres professionnels.

Mais entre la consultation, l’hôpital et le domicile existe parfois un immense espace laissé presque vide : la vie quotidienne du patient.

C’est précisément dans cet espace que le tissu associatif pourrait jouer un rôle déterminant.

Il ne s’agit évidemment pas de demander à une association de remplacer le psychiatre ou le psychologue. 

Ce serait une confusion dangereuse des responsabilités.

L’association n’a pas vocation à poser un diagnostic, modifier un traitement ou gérer seule une situation psychiatrique aiguë.

Son rôle serait différent : accompagner, soutenir, prévenir l’isolement, favoriser l’autonomie et faciliter la réinsertion familiale et sociale.

L’OMS défend d’ailleurs une conception des soins communautaires qui associe aux services médicaux des dispositifs de soutien psychosocial, de réhabilitation, d’accompagnement par les pairs et d’inclusion sociale.

​Après la crise, une autre bataille commence

Une crise psychiatrique peut être maîtrisée. 
Le patient retrouve son calme, son traitement est stabilisé et, parfois, une hospitalisation permet de franchir le cap le plus difficile.

Mais que se passe-t-il le lendemain ?

Le patient rentre chez lui.
Et là commencent souvent les véritables difficultés.

La famille ne sait pas toujours comment réagir.

Elle peut avoir peur d’une nouvelle crise. 
Elle peut être épuisée. Elle peut aussi, par méconnaissance, considérer la maladie comme une faiblesse de caractère, une faute ou une honte.

Le patient, lui, peut avoir perdu confiance en lui. Il peut avoir interrompu ses études ou son activité professionnelle. 

Il peut éviter les amis et les voisins par peur du regard des autres.

Le médicament peut stabiliser une personne. Mais il ne lui rend pas automatiquement son emploi, ses relations sociales ou sa confiance.

C’est là que l’accompagnement associatif prend tout son sens.

​La famille : première alliée, mais pas toujours suffisamment préparée

Dans les maladies psychiatriques chroniques ou récidivantes, la famille devient souvent un acteur central du parcours de soins.

Mais peut-on demander à une mère, un père, un conjoint ou un frère de devenir spontanément « expert » de la maladie ?
Certainement pas.

Une association pourrait justement proposer des groupes d’information et de soutien destinés aux familles : comprendre la maladie, reconnaître certains signes d’alerte, savoir quand contacter le professionnel de santé, apprendre à communiquer avec le patient et surtout éviter les attitudes qui aggravent l’isolement ou la stigmatisation.

L’OMS souligne également l’intérêt du soutien entre pairs pour les familles et les aidants, afin qu’ils puissent partager leurs expériences, leurs difficultés et leurs ressources.

​Et si le patient était aussi un acteur de son propre rétablissement ?

Une autre piste mérite d’être développée : le soutien par les pairs.

Qui peut parfois mieux comprendre une personne ayant traversé une dépression sévère, un épisode psychotique ou une longue période d’isolement qu’une personne ayant elle-même connu une expérience comparable ?

Le pair-aidant n’est pas un médecin. 
Il n’est pas un psychologue. 
Il est un « expert par expérience ».

Son rôle peut consister à écouter, rassurer, partager son expérience, aider à retrouver confiance, encourager l’accès aux ressources disponibles et accompagner progressivement la personne vers davantage d’autonomie.

L’OMS considère le soutien par les pairs comme un élément pouvant favoriser l’espoir, l’autonomisation, l’inclusion sociale et l’accès aux droits, à condition que son cadre, sa formation et ses responsabilités soient clairement définis.

​De l’association « qui aide » à l’association « qui fait partie du parcours »

Il existe une différence importante.
Une association peut organiser ponctuellement une conférence, une campagne de sensibilisation ou une collecte de fonds.

Mais une association intégrée à un véritable parcours de soins pourrait aller beaucoup plus loin.

Elle pourrait devenir un pont entre le sanitaire et le social.

Un patient sortant d’hospitalisation pourrait, avec son accord et dans le respect du secret professionnel, être orienté vers une structure associative capable de maintenir le lien avec lui.

Un jeune ayant interrompu ses études pourrait être accompagné dans une démarche de reprise progressive.

Une personne ayant perdu son emploi pourrait être orientée vers les dispositifs sociaux et professionnels appropriés.

Une famille dépassée par la situation pourrait trouver un espace d’écoute et d’information.

Une personne isolée pourrait participer à des activités collectives, culturelles, sportives ou occupationnelles adaptées.

L’objectif ne serait pas de « faire de l’animation » autour de la maladie mentale. 
Il serait de reconstruire progressivement le lien social.

L’OMS insiste précisément sur la nécessité de relier les soins de santé mentale aux secteurs du logement, de l’éducation, de l’emploi et de la protection sociale.

​Prévenir la rechute plutôt que découvrir la crise

Le tissu associatif pourrait également contribuer à une autre mission : la prévention.

Une personne qui se désocialise brutalement, abandonne ses activités, cesse progressivement de prendre soin d’elle-même ou présente des changements importants dans son comportement peut avoir besoin d’une réévaluation professionnelle.

​L’association ne devrait pas diagnostiquer

Mais elle pourrait observer, écouter, alerter et orienter.

Cette fonction de proximité peut être particulièrement importante lorsque le patient refuse spontanément de retourner vers le système de soins.

L’association devient alors une passerelle : ni médecin, ni hôpital, ni famille, mais un acteur capable de maintenir le lien.

​Il faut toutefois éviter un piège : médicaliser l’association

Donner une place au tissu associatif ne signifie pas lui transférer des responsabilités médicales.

Il faudrait au contraire définir clairement les limites : formation minimale des intervenants, confidentialité, consentement de la personne, procédures d’orientation, identification des situations d’urgence et collaboration formalisée avec les professionnels de santé.

La question centrale est donc celle de la coordination.

Qui appelle le psychiatre lorsqu’une situation se dégrade ?
Qui accompagne la famille ?
Qui assure le lien après une hospitalisation ?
Qui aide le patient à retrouver une activité ?
Qui intervient contre la stigmatisation ?
Qui accompagne les démarches sociales ?

Si la réponse est toujours « personne », le parcours de soins reste incomplet.

Vers une véritable alliance sanitaire et sociale

Le Maroc pourrait ainsi réfléchir à un modèle dans lequel les associations spécialisées seraient reconnues comme des partenaires du parcours de santé mentale, sans confusion avec les professions médicales et psychologiques.

Des conventions entre établissements de santé, psychiatres, psychologues, médecins généralistes, services sociaux et associations pourraient permettre de créer des réseaux territoriaux.

L’objectif serait simple : éviter que le patient ne passe brutalement de l’hôpital à la solitude.

La santé mentale ne peut pas être réduite à la consultation du psychiatre ou du psychologue. 

Elle concerne aussi la maison, la famille, l’école, l’université, l’entreprise, le quartier et la communauté.

Le véritable succès d’un parcours de soins ne devrait donc pas être uniquement de faire disparaître une crise.

Il devrait aussi permettre à la personne de retrouver progressivement une vie aussi autonome, digne et sociale que possible.

Le psychiatre peut contribuer à stabiliser la maladie.
Le psychologue peut accompagner le travail psychique.
Le médecin généraliste peut contribuer à la continuité des soins.
La famille peut constituer un soutien essentiel.
Et le tissu associatif peut devenir le pont entre le soin et la vie.

Car, en santé mentale, une question demeure fondamentale : après avoir soigné la maladie, qui aide la personne à retrouver sa place parmi les autres ?

Cette approche rejoint directement le modèle communautaire promu par l’OMS : des réseaux qui associent soins, soutien psychosocial, pairs, familles et services sociaux plutôt que de laisser l’hôpital porter à lui seul toute la charge du parcours.

Jeudi 17 Septembre 2026



Rédigé par La Rédaction le Jeudi 17 Septembre 2026
Dans la même rubrique :