Sebta : quand l'opposition espagnole sacrifie la géographie à la polémique...


Les événements de Sebta ont offert à l’opposition espagnole une occasion qu’elle n’a pas manquée. Au lieu de considérer la crise pour ce qu’elle est, elle en a fait une arme contre Pedro Sánchez et, au-delà, contre la relation avec le Maroc.



Aziz Daouda

Une logique classique : lorsqu’un gouvernement est en difficulté, son adversaire cherche moins à comprendre une crise qu’à en exploiter le potentiel électoral. Sebta est ainsi devenue un instrument de confrontation. Le Maroc et, plus inquiétant, les Marocains eux-mêmes se retrouvent désignés comme une menace. L'épisode frontalier est transformé en procès général du Maroc.

La question de Sebta est pourtant trop compliquée pour être réduite à un affrontement politique. Elle concentre une géographie singulière, une histoire complexe, des populations vivant de part et d’autre de la frontière, des échanges économiques importants et une relation bilatérale dont les conséquences dépassent largement le périmètre de l’enclave.

Dans certains discours, cette complexité disparaît. Le Maroc est réduit à l’image du voisin menaçant et les Marocains deviennent un problème sécuritaire. La coopération avec Rabat est présentée comme une faiblesse du gouvernement Sánchez. Cette lecture confond désaccord politique et hostilité entre les peuples et transforme une question diplomatique en affrontement identitaire. Elle oublie surtout une évidence : l’Espagne et le Maroc ne peuvent s’affranchir de leur voisinage. Le détroit de Gibraltar les sépare, mais les rapproche paradoxalement. Les mouvements de personnes, de marchandises, d’investissements, d’énergie et d’informations ont créé une interdépendance séculaire qu’aucun discours électoral ne peut abolir.

L’Espagne a besoin du Maroc pour la coopération migratoire, la sécurité, la lutte contre les réseaux criminels, les échanges commerciaux, l’énergie, les infrastructures, le tourisme et la stabilité régionale. Le Maroc a, lui aussi, besoin d’une relation solide avec l’Espagne, puissance européenne immédiatement voisine et acteur majeur de son environnement économique et diplomatique.

Cette interdépendance n’est pas une faveur : elle est structurelle. On peut critiquer Sánchez, contester sa politique étrangère ou débattre de sa stratégie concernant Sebta et Melilia. Mais faire du Maroc un ennemi politique intérieur est tout autre chose.

Le sommet de cette instrumentalisation est atteint lorsque certains remettent en cause la participation du Maroc à l’organisation de la Coupe du monde 2030 qui doit associer l’Espagne, le Portugal et le Maroc dans un événement dépassant le football. Il constitue une expérience inédite de coopération entre les deux rives et peut devenir un instrument de rapprochement entre les sociétés.

Le football ne résoudra pas la question de Sebta, mais il peut contribuer à créer un espace de dialogue. Une rupture avec le Maroc toucherait directement les intérêts espagnols. Les entreprises présentes au Maroc, les échanges, les investissements, les chaînes logistiques, le tourisme, les infrastructures et les milliers de relations humaines constituent une réalité plus forte que les slogans de circonstance.

La posture de l’opposition révèle ainsi une contradiction majeure. Elle combat aujourd’hui Pedro Sánchez en utilisant le Maroc comme cible. Mais si elle arrivait demain au pouvoir, elle devrait travailler avec ce même Maroc : négocier sur la migration, coopérer en matière de sécurité, préserver les échanges, gérer les questions liées à Sebta et Melilia et défendre les intérêts des entreprises espagnoles implantées au Maroc.

Elle devrait également collaborer avec Rabat dans le cadre du Mondial 2030. Ce qui est présenté aujourd’hui comme une faiblesse de Sánchez deviendrait alors une nécessité pour n’importe quel gouvernement à venir. C’est là tout le paradoxe. La politique politicienne peut remporter une bataille médiatique ; elle ne peut modifier la géographie.

Il faut également se garder de faire porter aux Marocains, collectivement, la responsabilité d’une situation politique ou sécuritaire. Les Marocains d’Espagne constituent une composante importante de la société espagnole. Ils travaillent, étudient, entreprennent, paient leurs impôts et participent à la vie économique et sociale du pays.

Les millions de relations humaines entre Espagnols et Marocains sont précisément ce que les discours de confrontation risquent de fragiliser. L’histoire entre les deux pays comporte conflits, domination, coopération et échanges, mais elle est surtout une histoire de voisinage. Il n’est dans l’intérêt de personne de la transformer en récit permanent de méfiance.

Sebta, comme Melilia, exige du sang-froid, du dialogue et une vision de long terme. Les deux pays ont davantage à gagner ensemble qu’à perdre séparément. Les gouvernements passent, mais les intérêts nationaux demeurent.

Un jour, Pedro Sánchez ne sera plus président du gouvernement espagnol. Son successeur appartiendra peut-être à la droite, au centre ou à une autre configuration. Le Maroc, lui, sera toujours là : à quelques kilomètres, partenaire économique majeur, acteur essentiel de la gestion migratoire et interlocuteur incontournable en matière de sécurité méditerranéenne et atlantique.

C’est pourquoi la relation hispano-marocaine doit sortir du cycle des crises et des surenchères. L’Espagne peut défendre ses intérêts sans stigmatiser le Maroc. Le Maroc peut défendre les siens sans chercher la confrontation avec l’Espagne. Les deux pays peuvent avoir des désaccords profonds tout en préservant le dialogue indispensable à leur voisinage.

La crise de Sebta passera, comme la polémique politique qui l’accompagne. Pedro Sánchez pourra changer de politique ou quitter le pouvoir. L’opposition actuelle pourra devenir majoritaire. Une réalité, en revanche, ne changera pas : l’Espagne restera voisine du Maroc.

L’opposition a le droit de combattre Sánchez et de critiquer ses choix. Elle commettrait toutefois une grave erreur stratégique en transformant le Maroc et les Marocains en adversaires permanents.

La politique peut fabriquer des ennemis de circonstance ; la géographie, elle, impose des voisins. Entre l’Espagne et le Maroc, l’avenir sera donc nécessairement celui de deux pays condamnés à se parler, mais qui ont surtout intérêt à apprendre à travailler ensemble.
Le véritable courage politique ne consiste pas à exploiter une crise pour dresser les peuples l’un contre l’autre. Ilconsiste à transformer les crises en occasions de construire une relation plus mature, plus équilibrée et plus lucide.

L’Espagne et le Maroc ne sont pas condamnés à être d’accord sur tout. Ils sont condamnés, par leur géographie, à vivre côte à côte. Il serait donc plus intelligent de choisir la coopération plutôt que la confrontation. 

Les dérives verbales, les insultes, les propos racistes ne mèneront à rien. Que ces partis se rappellent de la solidarité des marocains lors de inondations et des incendies ayant dévasté l'Espagne il n'y a pas si longtemps.

Bluwr.com


Lundi 10 Aout 2026

Dans la même rubrique :