Sephora, Amazon, Shein… je voterai pour celui qui les fera entrer


Rédigé par le Samedi 12 Septembre 2026

J’étais tranquillement en train de scroller sur TikTok, sans véritable objectif, comme on le fait tous quand on se retrouve à faire défiler des vidéos pendant quelques minutes… qui se transforment mystérieusement en une heure.



Et puis je tombe sur une publication qui m’interpelle. Une jeune fille affirme, avec beaucoup de sérieux — ou peut-être pas — qu’elle votera pour le parti qui permettra enfin la livraison de certaines plateformes et marques au Maroc : Sephora, iHerb, Amazon, Shein et autres enseignes devenues incontournables sur les réseaux sociaux.


J’ai ri. Puis je me suis dit : et si cette blague en disait beaucoup plus sur notre rapport à la politique qu’il n’y paraît ?


Parce qu’au premier regard, le message semble complètement futile. Voter pour un parti en fonction de la possibilité de commander son blush préféré ou sa crème introuvable au Maroc ? Sérieusement ?


Et pourtant, derrière l’humour, il y a une réalité bien plus intéressante : une partie de la jeunesse marocaine regarde aujourd’hui le monde à travers son écran et se demande pourquoi ce monde-là n’est pas toujours accessible depuis chez elle.


Sur TikTok, Instagram ou YouTube, les frontières commerciales semblent avoir disparu. Une créatrice de contenu américaine présente un produit, une influenceuse française en teste un autre, une fille à Dubaï montre son dernier achat… En quelques secondes, le produit devient mondialement visible. Mais lorsqu’on veut passer de la vidéo au panier, la réalité marocaine rappelle parfois que la mondialisation a encore quelques frontières.


Pas de livraison. Produit indisponible. Prix beaucoup plus élevé. Frais supplémentaires. Intermédiaire. Commande compliquée. Ou tout simplement cette fameuse phrase : « Ce produit n’est pas disponible dans votre région. »


Et c’est là que le sujet devient politique. Car derrière Sephora, Amazon ou iHerb, il n’y a pas seulement du maquillage, des compléments alimentaires ou des colis que l’on attend devant sa porte. Il y a une question beaucoup plus large : quelle place le Maroc veut-il occuper dans l’économie numérique et commerciale mondiale ?


La jeune femme qui plaisante en disant « je voterai pour celui qui fera entrer Sephora au Maroc » ne formule peut-être pas un programme économique. Mais elle exprime une attente : celle de pouvoir accéder aux mêmes produits, aux mêmes services et aux mêmes possibilités que les autres jeunes dans le monde.


Et cette attente n’est pas forcément superficielle. Après tout, le pouvoir d’achat ne concerne pas uniquement le prix du kilo de tomates ou de l’essence. Il concerne aussi la possibilité de choisir. La possibilité de comparer les prix, d'accéder à davantage d'offres, de découvrir de nouvelles marques et de bénéficier de la concurrence.


Mais il y a évidemment l’autre côté du problème. Ouvrir davantage le marché aux grandes plateformes internationales signifie aussi poser la question de nos commerçants, de nos entreprises, de nos artisans et de notre production locale. Faire entrer Amazon ou multiplier les possibilités de livraison internationale ne peut pas être pensé uniquement du point de vue du consommateur. Il faut aussi se demander ce que cela signifie pour le tissu économique marocain.


C’est précisément là que le débat devient intéressant : comment offrir davantage de choix aux consommateurs sans fragiliser ceux qui produisent et vendent localement ? Comment permettre à une jeune Marocaine de commander facilement un produit étranger tout en donnant à une marque marocaine les moyens de vendre, elle aussi, à l’étranger  Pourquoi faudrait-il choisir entre ouverture et protection, entre consommation et production, entre mondialisation et économie locale ?


Peut-être que le véritable enjeu est justement de construire un marché suffisamment compétitif pour que le consommateur ne soit pas obligé de choisir entre « ce qui est disponible au Maroc » et « ce qu’il voit sur TikTok ».


Car les habitudes de consommation ont changé. Les jeunes ne découvrent plus les produits dans les rayons d’un magasin situé à quelques kilomètres de chez eux. Ils les découvrent sur leur téléphone, parfois à des milliers de kilomètres. Leur univers commercial est devenu mondial bien avant que les politiques commerciales ne le deviennent totalement.


Et c’est là que cette petite publication TikTok m’a finalement semblé moins anodine qu’elle n’en avait l’air. À l’approche des élections, les partis parlent de pouvoir d’achat, de souveraineté économique, de compétitivité, de commerce, d’emploi et de développement numérique. Très bien. Mais il existe aussi une politique du quotidien, celle qui se cache dans les petits gestes : chercher un produit, comparer son prix, vouloir le commander et découvrir qu’il n’est pas livrable au Maroc.


Alors oui, peut-être qu’aucune jeune femme ne déposera réellement son bulletin de vote en pensant uniquement à Sephora. Mais si une blague TikTok peut résumer une frustration partagée par toute une génération, peut-être faut-il l’écouter plutôt que s’en moquer.


Parce que finalement, derrière le très sérieux « Je voterai pour celui qui fera entrer Sephora au Maroc », il y a peut-être une revendication beaucoup plus sérieuse :


« Je veux que mon pays soit capable de m’offrir les mêmes possibilités que celles que je vois chaque jour sur mon écran. »

Et ça, contrairement à un panier TikTok, mérite peut-être d’entrer dans le débat électoral.





Journaliste sportive et militante féministe, lauréate de l'ISIC. Dompteuse de mots, je jongle avec… En savoir plus sur cet auteur
Samedi 12 Septembre 2026
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