Il faut parfois regarder un projet depuis l’autre rive de la Méditerranée pour en mesurer toute la portée.
Le 24 février 2026, le site allemand spécialisé German-Foreign-Policy.com, connu pour sa lecture critique de la politique internationale de Berlin, publiait un article au titre volontairement brutal : « Marokko als deutsche Solarkolonie ». Traduction : « Le Maroc comme colonie solaire allemande ».
Le mot est excessif. Il est même provocateur. Mais précisément parce qu’il est employé par un média allemand critiquant la stratégie de son propre pays, il mérite que l’on s’intéresse à la question qu’il soulève plutôt que de s’arrêter à la formule.
Six mois plus tard, le dossier prend une dimension autrement plus concrète.
Le 20 août, le quotidien économique Handelsblatt révèle l’existence d’une lettre adressée par la ministre marocaine de la Transition énergétique et du Développement durable, Leila Benali, au secrétaire d’État allemand Frank Wetzel.
Selon le journal, la ministre considère Sila Atlantik comme étant en « parfaite adéquation avec la vision stratégique » du Maroc et indique la disponibilité du Royaume à poursuivre les discussions autour de son développement.
Très bien. Bravo, mais quelle est exactement cette adéquation stratégique ?
26 TWh pour l’Allemagne. Et combien pour le Maroc ?
Sila Atlantik n’est pas un petit projet expérimental.
Les données rendues publiques dans le cadre du Partenariat énergétique maroco-allemand donnent la mesure de l’ambition : environ 15 GW de capacités solaires et éoliennes, reliées à l’Allemagne par deux câbles sous-marins à courant continu de près de 4 800 kilomètres, avec une capacité de transport pouvant atteindre 3,6 GW.
Objectif annoncé : fournir environ 26 TWh d’électricité renouvelable par an à l’Allemagne. C’est considérable.
Pour donner un ordre de grandeur, toute la production électrique marocaine s’élevait à environ 43,7 TWh en 2024. Les exportations envisagées vers l’Allemagne représenteraient donc l’équivalent de près de 60 % de toute l’électricité produite au Maroc en 2024.
Bien entendu, la comparaison a ses limites : les 15 GW de Sila Atlantik constitueraient de nouvelles capacités et le système électrique marocain aura lui-même évolué lorsque le projet entrera éventuellement en exploitation.
Mais elle permet de comprendre l’échelle. Et surtout de poser une question extraordinairement simple.
Combien pour le Maroc ? Car nous connaissons avec une précision remarquable ce qui pourrait traverser la Méditerranée et remonter vers l’Allemagne : 26 TWh par an.
En revanche, dans les informations publiques disponibles, aucune quantité minimale d’électricité produite par Sila Atlantik et contractuellement réservée au marché marocain n’apparaît.
« 100 % export » ? Non. Mais le problème demeure
Il serait incorrect d’affirmer aujourd’hui que Sila Atlantik serait un projet « 100 % export ».
Le promoteur évoque également une possibilité d’approvisionnement du marché marocain et présente son projet comme susceptible de servir simultanément les exportations vertes et la consommation domestique. Cette précision est importante.
Mais elle conduit immédiatement à une autre question.
Quelle part ? Un TWh ? Cinq ? Dix ?
Une quantité garantie ou simplement les éventuels surplus disponibles ?
À quel prix ?
Et avec quelle priorité lorsque la demande marocaine augmente ?
Voilà où devrait se situer le débat.
Car pendant que nous préparons éventuellement l’exportation massive d’électricité renouvelable vers l’Europe, le Maroc continue lui-même à produire une large majorité de son électricité à partir d'énergies fossiles. Selon l’Autorité nationale de régulation de l’électricité, en 2024, le charbon représentait encore environ 60 % de la production électrique nationale et le gaz naturel environ 10 %.
Le paradoxe devient alors difficile à éviter.
Nous pourrions produire au Maroc une quantité gigantesque d’électricité solaire et éolienne destinée à décarboner une partie de la consommation allemande pendant que des centrales marocaines continueraient à brûler du charbon pour alimenter nos propres villes et nos propres industries.
Économiquement, cela peut éventuellement avoir un sens. Stratégiquement, cela exige une explication.
Exporter notre soleil n’est pas nécessairement brader notre souveraineté Il faut aussi éviter le procès facile.
Exporter de l’électricité renouvelable n’est pas en soi une mauvaise politique.
Le Maroc dispose d’atouts solaires et éoliens exceptionnels. Les transformer en avantage économique, attirer des dizaines de milliards d’investissements, construire des infrastructures, créer une filière industrielle, générer des emplois et faire du Royaume un acteur énergétique européen peuvent constituer une formidable opportunité.
L’interconnexion énergétique peut même devenir un instrument supplémentaire de puissance marocaine.
À une condition cependant : que le Maroc ne soit pas simplement le territoire sur lequel on installe les panneaux, les éoliennes et les câbles.
La question fondamentale est celle de la valeur conservée dans le Royaume.
Combien d’emplois ?
Quelle fabrication locale ?
Quelle fiscalité ?
Quels revenus d’exportation ?
Quels transferts technologiques ?
Quelle maîtrise des infrastructures ?
Et surtout : quelle quantité d’électricité verte pour accélérer notre propre sortie du charbon ?
C’est ici que l’expression allemande de « colonie solaire » cesse d’être seulement provocatrice.
Une relation énergétique équilibrée serait celle dans laquelle l’Allemagne améliore sa sécurité énergétique tandis que le Maroc améliore simultanément la sienne.
Une relation déséquilibrée serait celle dans laquelle le soleil marocain décarbonerait l’industrie allemande pendant que l’industrie marocaine continuerait à fonctionner largement grâce aux combustibles fossiles.
La différence entre les deux tient finalement à quelques chiffres. Et ces chiffres doivent être publics.
Le mot est excessif. Il est même provocateur. Mais précisément parce qu’il est employé par un média allemand critiquant la stratégie de son propre pays, il mérite que l’on s’intéresse à la question qu’il soulève plutôt que de s’arrêter à la formule.
Six mois plus tard, le dossier prend une dimension autrement plus concrète.
Le 20 août, le quotidien économique Handelsblatt révèle l’existence d’une lettre adressée par la ministre marocaine de la Transition énergétique et du Développement durable, Leila Benali, au secrétaire d’État allemand Frank Wetzel.
Selon le journal, la ministre considère Sila Atlantik comme étant en « parfaite adéquation avec la vision stratégique » du Maroc et indique la disponibilité du Royaume à poursuivre les discussions autour de son développement.
Très bien. Bravo, mais quelle est exactement cette adéquation stratégique ?
26 TWh pour l’Allemagne. Et combien pour le Maroc ?
Sila Atlantik n’est pas un petit projet expérimental.
Les données rendues publiques dans le cadre du Partenariat énergétique maroco-allemand donnent la mesure de l’ambition : environ 15 GW de capacités solaires et éoliennes, reliées à l’Allemagne par deux câbles sous-marins à courant continu de près de 4 800 kilomètres, avec une capacité de transport pouvant atteindre 3,6 GW.
Objectif annoncé : fournir environ 26 TWh d’électricité renouvelable par an à l’Allemagne. C’est considérable.
Pour donner un ordre de grandeur, toute la production électrique marocaine s’élevait à environ 43,7 TWh en 2024. Les exportations envisagées vers l’Allemagne représenteraient donc l’équivalent de près de 60 % de toute l’électricité produite au Maroc en 2024.
Bien entendu, la comparaison a ses limites : les 15 GW de Sila Atlantik constitueraient de nouvelles capacités et le système électrique marocain aura lui-même évolué lorsque le projet entrera éventuellement en exploitation.
Mais elle permet de comprendre l’échelle. Et surtout de poser une question extraordinairement simple.
Combien pour le Maroc ? Car nous connaissons avec une précision remarquable ce qui pourrait traverser la Méditerranée et remonter vers l’Allemagne : 26 TWh par an.
En revanche, dans les informations publiques disponibles, aucune quantité minimale d’électricité produite par Sila Atlantik et contractuellement réservée au marché marocain n’apparaît.
« 100 % export » ? Non. Mais le problème demeure
Il serait incorrect d’affirmer aujourd’hui que Sila Atlantik serait un projet « 100 % export ».
Le promoteur évoque également une possibilité d’approvisionnement du marché marocain et présente son projet comme susceptible de servir simultanément les exportations vertes et la consommation domestique. Cette précision est importante.
Mais elle conduit immédiatement à une autre question.
Quelle part ? Un TWh ? Cinq ? Dix ?
Une quantité garantie ou simplement les éventuels surplus disponibles ?
À quel prix ?
Et avec quelle priorité lorsque la demande marocaine augmente ?
Voilà où devrait se situer le débat.
Car pendant que nous préparons éventuellement l’exportation massive d’électricité renouvelable vers l’Europe, le Maroc continue lui-même à produire une large majorité de son électricité à partir d'énergies fossiles. Selon l’Autorité nationale de régulation de l’électricité, en 2024, le charbon représentait encore environ 60 % de la production électrique nationale et le gaz naturel environ 10 %.
Le paradoxe devient alors difficile à éviter.
Nous pourrions produire au Maroc une quantité gigantesque d’électricité solaire et éolienne destinée à décarboner une partie de la consommation allemande pendant que des centrales marocaines continueraient à brûler du charbon pour alimenter nos propres villes et nos propres industries.
Économiquement, cela peut éventuellement avoir un sens. Stratégiquement, cela exige une explication.
Exporter notre soleil n’est pas nécessairement brader notre souveraineté Il faut aussi éviter le procès facile.
Exporter de l’électricité renouvelable n’est pas en soi une mauvaise politique.
Le Maroc dispose d’atouts solaires et éoliens exceptionnels. Les transformer en avantage économique, attirer des dizaines de milliards d’investissements, construire des infrastructures, créer une filière industrielle, générer des emplois et faire du Royaume un acteur énergétique européen peuvent constituer une formidable opportunité.
L’interconnexion énergétique peut même devenir un instrument supplémentaire de puissance marocaine.
À une condition cependant : que le Maroc ne soit pas simplement le territoire sur lequel on installe les panneaux, les éoliennes et les câbles.
La question fondamentale est celle de la valeur conservée dans le Royaume.
Combien d’emplois ?
Quelle fabrication locale ?
Quelle fiscalité ?
Quels revenus d’exportation ?
Quels transferts technologiques ?
Quelle maîtrise des infrastructures ?
Et surtout : quelle quantité d’électricité verte pour accélérer notre propre sortie du charbon ?
C’est ici que l’expression allemande de « colonie solaire » cesse d’être seulement provocatrice.
Une relation énergétique équilibrée serait celle dans laquelle l’Allemagne améliore sa sécurité énergétique tandis que le Maroc améliore simultanément la sienne.
Une relation déséquilibrée serait celle dans laquelle le soleil marocain décarbonerait l’industrie allemande pendant que l’industrie marocaine continuerait à fonctionner largement grâce aux combustibles fossiles.
La différence entre les deux tient finalement à quelques chiffres. Et ces chiffres doivent être publics.
Alors, Madame la Ministre…
Madame Leila Benali, puisque vous considérez Sila Atlantik comme étant en « parfaite adéquation avec la vision stratégique » du Maroc, il serait utile de connaître précisément cette vision.
Sur les quelque 15 GW de capacités renouvelables envisagées, quelle puissance sera réservée au marché marocain ?
Sur la production du projet, combien de TWh seront garantis chaque année au Maroc ?
Existe-t-il un seuil minimal qui ne pourra pas être exporté ?
Le Maroc sera-t-il prioritaire en cas de tension sur son système électrique ?
À quel prix cette électricité sera-t-elle vendue aux consommateurs et aux industriels marocains par rapport au prix consenti aux acheteurs allemands ?
Et, peut-être, la question la plus importante : Madame la Ministre, pouvez-vous garantir aux Marocains que leur soleil servira aussi à sortir leur propre pays du charbon avant de servir à décarboner l’Allemagne ?
Car finalement, le véritable débat n’est pas de savoir si le Maroc deviendra ou non une « colonie solaire allemande ».
Le véritable débat est beaucoup plus simple. Quand 26 TWh sont déjà annoncés pour l’Allemagne, combien sont garantis au Maroc ?
Sur les quelque 15 GW de capacités renouvelables envisagées, quelle puissance sera réservée au marché marocain ?
Sur la production du projet, combien de TWh seront garantis chaque année au Maroc ?
Existe-t-il un seuil minimal qui ne pourra pas être exporté ?
Le Maroc sera-t-il prioritaire en cas de tension sur son système électrique ?
À quel prix cette électricité sera-t-elle vendue aux consommateurs et aux industriels marocains par rapport au prix consenti aux acheteurs allemands ?
Et, peut-être, la question la plus importante : Madame la Ministre, pouvez-vous garantir aux Marocains que leur soleil servira aussi à sortir leur propre pays du charbon avant de servir à décarboner l’Allemagne ?
Car finalement, le véritable débat n’est pas de savoir si le Maroc deviendra ou non une « colonie solaire allemande ».
Le véritable débat est beaucoup plus simple. Quand 26 TWh sont déjà annoncés pour l’Allemagne, combien sont garantis au Maroc ?