TNR, AMO et reste à charge : pourquoi la réforme de la santé bute encore sur les tarifs

Réforme santé au Maroc : la TNR, ce verrou silencieux qui fragilise l’AMO


Rédigé par La rédaction le Mercredi 14 Janvier 2026

Elle devait être corrigée, réajustée, modernisée. Elle ne l’a pas été. La Tarification Nationale de Référence (TNR), socle invisible mais décisif de l’Assurance Maladie Obligatoire, reste figée depuis près de vingt ans. Pendant que le système de santé marocain se transforme à grands coups de réformes structurelles, la grille tarifaire qui conditionne les remboursements continue, elle, de vivre dans un autre temps. Résultat : une couverture médicale généralisée sur le papier, mais un reste à charge qui continue de peser lourdement sur les ménages. Pourquoi ce blocage persistant ? Et à qui profite vraiment ce silence ?



Une réforme de la santé sans son nerf financier

La dernière réunion du comité de pilotage de la réforme du système de santé, présidée par le Chef du gouvernement, en est une illustration presque caricaturale. On y a parlé de Groupements Sanitaires Territoriaux, de régionalisation, de systèmes d’information, de gouvernance. Des chantiers nécessaires, parfois urgents.

Mais une fois encore, un sujet central a été soigneusement contourné : la révision de la Tarification Nationale de Référence. Comme si l’éléphant au milieu de la pièce dérangeait trop pour être nommé.

Or la TNR n’est pas un détail technique réservé aux actuaires et aux gestionnaires de caisses. C’est la clé de voûte du remboursement AMO. Elle détermine combien un acte médical “vaut” aux yeux du système, et donc combien le citoyen devra sortir de sa poche. La dernière révision date de 2006. Depuis, l’économie de la santé a changé de dimension. Inflation, technologies médicales coûteuses, normes de qualité plus exigeantes, charges salariales accrues. Rien de tout cela n’a été sérieusement intégré dans la grille actuelle.

Le décalage est connu. Il est documenté. Il est reconnu en coulisses. Mais il n’est toujours pas corrigé.

AMO généralisée, reste à charge banalisé

La généralisation de l’AMO a constitué une avancée sociale majeure. Peu de professionnels sérieux le contestent. Mais sur le terrain, cette couverture universelle se heurte à un mur : celui des tarifs obsolètes.

Les remboursements sont calculés sur des bases qui ne correspondent plus aux coûts réels. Le résultat est mécanique. Le patient, pourtant assuré, paie. Souvent beaucoup. Trop, parfois. Une consultation spécialisée, un acte d’imagerie, une analyse biologique : l’écart entre le tarif de référence et le prix réel est devenu la norme, pas l’exception.

Dans le secteur privé, qui assure une part importante de l’offre spécialisée, cet écart crée une tension permanente entre médecins et patients. Le praticien est sommé de justifier des honoraires qui reflètent ses charges réelles. Le patient, lui, a le sentiment légitime d’être “assuré sans être protégé”.

Les classes moyennes sont en première ligne. Elles ne bénéficient ni de l’assistance renforcée ni de remboursements alignés. Elles absorbent. Jusqu’à saturation.

La promesse de protection sociale universelle s’effrite ici, non par défaut d’intention, mais par inertie tarifaire.

Blocage institutionnel : prudence financière ou immobilisme politique ?

Pourquoi la TNR ne bouge-t-elle pas ? La question circule depuis des années dans les couloirs du ministère, des caisses et des syndicats professionnels. Officiellement, les raisons restent floues. Officieusement, plusieurs lignes de fracture se dessinent.

Il y a d’abord la crainte d’un choc financier sur l’AMO. Revaloriser les tarifs, c’est mécaniquement augmenter les remboursements. Et donc poser la question de la soutenabilité budgétaire. Cette inquiétude n’est pas illégitime. Mais elle n’explique pas tout.

Il y a ensuite la complexité institutionnelle. CNOPS hier, CNSS aujourd’hui, intégration progressive des régimes, équilibres encore fragiles. Chaque acteur avance avec prudence, parfois avec frilosité. Le consensus est difficile. L’arbitrage politique, lui, tarde.

Sous le précédent ministre, Khalid Aït Taleb, plusieurs tentatives avaient été engagées. Elles se sont heurtées à des résistances techniques et institutionnelles. Depuis, le dossier semble mis sous cloche, en attente d’un moment jugé plus “favorable”.

Mais favorable à qui ? Des engagements verbaux, pas de calendrier

Interpellé au Parlement, le ministre Amine Tehraoui a reconnu l’ampleur du problème. Il a parlé d’allègement de la charge financière, d’équité, de durabilité. Des mots justes. Nécessaires. Mais depuis, le silence administratif domine.

Pas de feuille de route publique. Pas de projet de décret connu. Pas de calendrier partagé. Les professionnels de santé comme les assurés avancent à l’aveugle.

Ce flou fragilise la réforme globale. On peut construire des hôpitaux modernes, digitaliser les parcours, régionaliser la gouvernance. Sans une tarification actualisée, l’édifice reste bancal.

Un système de santé ne tient pas seulement par ses murs. Il tient par ses règles de financement. Et celles-ci doivent être lisibles, équitables et crédibles.

​Réviser la TNR : un risque calculé, pas un saut dans le vide

Réviser la TNR ne signifie pas céder à toutes les revendications. Cela suppose un travail rigoureux, progressif, concerté. Une hiérarchisation des actes. Une intégration des priorités de santé publique. Un pilotage fin des impacts financiers.

Mais continuer à ne rien faire est, en soi, une décision. Et ses conséquences sont déjà visibles : renoncement aux soins, tensions dans la relation médecin-patient, perte de confiance dans l’AMO.

À long terme, le coût social de l’inaction pourrait dépasser le coût budgétaire d’une réforme maîtrisée.

Le Maroc a engagé une réforme ambitieuse de son système de santé. Pour qu’elle tienne ses promesses, elle devra affronter ce dossier frontalement. Sans slogans. Sans faux-semblants. Avec courage politique et intelligence collective.

La TNR ne peut plus rester le grand angle mort de la protection sociale.




Mercredi 14 Janvier 2026
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